Quand Oumou Sangaré faisait ses débuts en studio…

Quand Oumou Sangaré faisait ses débuts en studio…
Moussolou d'Oumou Sangaré © DR

Plus qu’une chanteuse populaire auprès de ses compatriotes, devenue ambassadrice de son pays sur les scènes internationales, Oumou Sangaré est d’abord une personnalité marquante dans la société malienne. La réédition de Moussolou, l’album qui l’a révélée il y a près d’un quart de siècle, donne l’occasion de revenir sur ses débuts discographiques.

Il s’en faut parfois de peu pour qu’un album voie ou non le jour. Une succession de détails, plus ou moins saugrenus, qui peuvent faire sourire lorsqu’on regarde dans le rétroviseur et que l’on connait a posteriori la place de l’album en question dans la carrière de l’artiste. L’histoire de Moussolou possède son lot d’anecdotes qui ont influé sur le contenu du projet ainsi que l’écho qu’il a suscité dans la population. Mais elle révèle aussi à travers un certain nombre d’indices ce qui fait Oumou Sangaré, au-delà de l’aspect formellement artistique. Et qui se vérifie toujours aujourd’hui.

Quand elle prend la route en février 1989 pour franchir le millier de kilomètres qui séparent Bamako, la capitale malienne, d’Abidjan en Côte d’Ivoire, pour y enregistrer les six chansons de son premier album, la jeune femme de 21 ans est déjà passée par l’ensemble Djoliba Percussions – dont le joueur de kora Toumani Diabaté faisait aussi partie – avec lequel elle s’est produite en Europe en 1986. Mais elle qui a grandi en chantant dans la rue, lors des célébrations traditionnelles, imagine son avenir dans ce circuit qu’elle connait bien.

Surtout, elle n’est pas convaincue par l’intérêt de changer de stratégie. "A l’époque, je gagnais déjà assez d’argent en chantant dans les cérémonies de baptême et de mariage dans les quartiers", raconte-t-elle dans le livret accompagnant la réédition de Moussolou. A chaque fois que le producteur Abdoulaye Samassa, qui venait de s’illustrer en ressuscitant le chanteur Boubacar Traoré, la sollicitait pour aller en studio, la jeune femme déclinait la proposition. "Je me disais que si ça ne marchait pas, ce serait la honte pour moi", justifie-t-elle. Il aura fallu que le producteur, maintes fois éconduit, en arrive à lui offrir sa propre voiture pour qu’elle finisse par accepter !

Dans le studio JBZ du Français Jacques Bizollon, avec l’ingénieur du son qui avait travaillé sur le premier album d’Alpha Blondy au même endroit quelques années plus tôt (et père de la figure du coupé décalé DJ Arafat), Oumou met en œuvre ce répertoire influencé par sa région natale du Wassoulou et qu’elle a affiné avec Amadou Ba Guindo, membre du National Badema du Mali. C’est lui qui suggère d’ajouter du violon. Parmi les musiciens figure aussi le joueur de kamele ngoni, Brehima "Bénogo" Diakité, toujours aux côtés de la chanteuse aujourd’hui.

Le résultat n’est pas du goût d’Ibrahim Sylla, en charge de la commercialisation. Le producteur chevronné, qui a tant compté dans le développement de la carrière de nombreux artistes du continent africain, le reconnait : "J’ai gardé pendant deux ans la bande. Je ne voulais pas la sortir. Je ne sentais pas cette musique du Wassoulou… Un jour, Oumou Sangaré m’appelle en pleurs, me disant qu’il faut absolument que je sorte son album parce que d’autres artistes sont en train de reprendre ses chansons. J’ai attendu février pour le sortir. Et de ma vie, je n’ai jamais vendu autant de cassettes en si peu de temps. J’ai écoulé plus de 600.000 cassettes légales. Du coup, j’ai offert une 505 [Peugeot] à Oumou Sangare…", rappelait-il dans le livret du coffret 20 Years History – The Very Best of Syllart Productions.

Oumou, de son côté, explique qu’elle n’a pas cédé aux recommandations de ses interlocuteurs qui auraient voulu qu’elle ajoute à ses morceaux… une boîte à rythmes ! Son caractère, déterminé, guidé par la volonté de ne pas perdre son indépendance en particulier à l’égard des hommes, quitte à paraitre méfiante, est déjà bien présent.

Le titre même de l’album, qui signifie "Les Femmes" en bambara, annonce ses intentions, déclinées dans la chanson du même nom, une exhortation à montrer l’exemple adressée aux policières, douanières... Celle qui incarne aujourd’hui une forme de féminisme dans la société malienne, y compris dans le milieu entrepreneurial, ne s’arrête pas là et jette un premier pavé dans la marre avec Diya Gneba, pour dénoncer vigoureusement les mariages arrangés. Sur ce socle, ces valeurs, elle bâtit sa popularité. Et son image. Celle d’une Amazone d’Afrique, à l’image de la formation ainsi baptisée avec laquelle elle s’apprête venir jouer en Europe pour sensibiliser les esprits.

Oumou Sangaré Moussolou (World Circuit) 2016
Page Facebook d'Oumou Sangaré