Amadou et Mariam, Eclipse

Amadou et Mariam, <i>Eclipse</i>
© patricia bailer

Les 14 et 15 janvier dernier, Eclipse, nouveau spectacle d’Amadou et Mariam donné à la Cité de la Musique à Paris, proposait de faire l’expérience de la cécité le temps d’un concert : des sensations neuves, mais surtout la re-découverte des débuts du "couple aveugle du Mali", peu avant la lumière…

Dans le grand hall de la Cité de la Musique à Paris, plusieurs longues files se forment. Pour assister à Eclipse, concert d’Amadou et Mariam dans le noir absolu, il faut laisser veste, sac à main ou téléphone portable au vestiaire, mais aussi la "perception habituelle du monde qui nous entoure", prévient le livret de présentation.

Accompagné jusqu’à son siège, le public attend, dans l’obscurité totale de faire l’expérience d’un concert à l’aveugle, avec la musique comme seule perception de la scène. Déjà joué en Angleterre et à Laval, Eclipse raconte en onze morceaux emblématiques le parcours hors du commun d’Amadou et Mariam, de leur rencontre à l’Institut des Jeunes Aveugles de Bamako à l’ascension vers plus grandes scènes du monde.

A l’aube du succès

Hamadoun Tandina, le narrateur, brosse le portrait de ce qui nous entoure : nous voilà au petit matin à Bamako. Une mobylette passe, des femmes préparent la bouillie matinale, le quartier se réveille, l’odeur de l’encens monte jusqu’à nous… Puis, les notes cristallines de la guitare d’Amadou Bagayoko s’élèvent dans l’air frais du petit matin. C’est Bali Maou, sa toute première composition, jouée avec Les Ambassadeurs. Il y formule des vœux de santé, de prospérité, de longévité.

C’est dans ce morceau largement diffusé à la radio malienne que Mariam Doumbia entend pour la première fois la voix de son futur époux. C’est ensuite au tour du timbre de Mariam de s’élever en bambara, dans Teree la seben, un chant de sensibilisation. "Dans ce morceau, j’incite les non-voyants à venir à l’institut des jeunes aveugles de Bamako, j’explique que les filles vont apprendre le tissage, la teinture, que ce n’est pas parce qu’on a perdu la vue qu’on a tout perdu", explique-t-elle dans sa loge avant le spectacle.

Comme dans beaucoup de couples à l’âge respectable, quand Monsieur commence les phrases Madame les finit, et inversement. Amadou complète :  "Ce morceau date de l’époque de notre premier groupe, Eclipse, monté à l’Institut des Jeunes Aveugles de Bamako en 1978, avec Idrissa Soumaoro, moi-même… ". Mariam continue : "J’étais au chant, il y avait des voyants et des non-voyants, nous faisions des concerts dans toutes les provinces du Mali pour sensibiliser les gens au handicap".

Première Eclipse

Idrissa Soumaoro, professeur de musique à l’Institut des Jeunes Aveugles, à l’origine de l’orchestre Eclipse est aux claviers ce soir. Il joue Ancien Combattant, sa première composition, en 1969 : une façon de rendre à César ce qui lui appartient. A propos de l’orchestre Eclipse, il dira simplement "Ma vocation, c’est d’aider les autres, voilà pourquoi j’ai monté cet orchestre en 1978. Etre dans le noir ce soir, ça m’arrange. J’aime pousser les autres dans la lumière". Dans sa loge, il sort de sa valise un 33 Tours, c’est Idrissa Soumaoro et l’Eclipse de l’I.J.A, six titres enregistrés à l’ORTM, pressés sur vinyle par l’équivalent allemand de l’IJA et jamais commercialisés. C’est de cette Eclipse-là dont tout est vraiment parti. D’ailleurs, sur scène, le couple entonne Fama Allah, le premier morceau du dit vinyle, un des succès de l’orchestre, à la couleur très seventies.

Par les ambiances sonores et la voix du narrateur, Eclipse se situe à mi-chemin entre le conte musical et l’expérience radiophonique live. Etre dans le noir total permet de se laisser surprendre par le groove du répertoire des premières années d’Amadou et Mariam et de s’en imprégner.

Pleine lumière

Mais le temps s’accélère et nous voilà déjà dans la seconde moitié des années 1980 à Abidjan, avec A chacun son problème, titre qui a fait connaître le duo dans toute la sous-région. A la fin des années 1990, c’est la rencontre avec Marc-Antoine Moreau, toujours directeur artistique du duo aujourd’hui et à l’initiative du spectacle.

A partir de 1998, Je pense à toi signe le début d’une success story qui ne se raconte plus qu’en tubes, en dates clé, en jauges exponentielles : Bamako et Abidjan s’éloignent… A mesure qu’Amadou et Mariam deviennent des stars et que leur musique se formate, le spectacle perd un peu de sa magie et glisse vers l’hagiographie.

Après Sabali, le rideau s’ouvre et laisse apparaître dans une lumière douce Amadou, Mariam et leurs musiciens : c’est l’éclipse. Wili Kataso, titre inédit de leur prochain album se joue donc dans les conditions classiques d’un concert, en pleine lumière. Applaudissements. Les yeux éblouis, le public sort de la salle, touché de s’être rapproché de l’univers et de la musique d’Amadou et Mariam, mais pas toujours dupes de l’éclairage complaisant porté sur le "couple aveugle", présenté ici comme naïf face au succès commercial de leur musique.