Le salegy mondialisé de Jaojoby

Le salegy mondialisé de Jaojoby
© Teza Ramiandriasoa (Tam Tam Vidéo)

Après avoir célébré ses 40 ans de micro en 2010, Jaojoby rappelle avec son album Mila Anao que sa large culture musicale a contribué à son titre honorifique de roi du salegy et le démarque encore pour cette raison de ses concurrents. Entretien avec le chanteur malgache devenu patron du Jao’s Pub, nouveau haut lieu de la vie musicale nocturne d’Antananarivo.

RFI Musique : Comment reliez-vous ce nouvel album, Mila Anao, au reste de votre discographie ?
Jaojoby : Le précédent était un album de "charme", avec des slows, du reggae, du rock n’roll, du sega, des titres funky… Ce que mes fans n’avaient pas bien compris. Donc cet album reprend le droit chemin du salegy, comme par le passé. Il y a aussi de l’innovation, avec des guitares saturées. Si les Anglais faisaient du salegy, ce pourrait être comme ça ! Sur une des chansons, j’interpelle le président, actuel ou futur, pour qu’il envoie les soldats combattre l’ennemi. Pas les bandits qui volent les bovidés, ni les mercenaires politiques. Non, l’ennemi, c’est la déforestation, la sécheresse, les feux de brousse. S’il y a le désert, ce que tu plantes ne pousses pas et arrive la famine. Et quand la faim agrippe la paroi interne de ton ventre, tu fais n’importe quoi.

La chanson Resinao Zaho Niany a effectivement un côté très rock. Est-ce un genre musical par lequel vous êtes passé à vos débuts ?
Oui, ce n’est pas vraiment étranger pour moi. Certes, j’ai plutôt fait du rhythm & blues, de la soul, du funk, mais il fut un temps où le musicien de bal que je suis interprétait des morceaux rock. Même du Jimi Hendrix. Il nous arrivait de jouer des tubes du monde entier que nos clients aimaient. Born to be wild de Steppenwolf. Ou Sultans of Swing de Dire Straits. Ou même les Who. Consciemment ou inconsciemment, le cerveau enregistre toutes les informations. Les styles de vocalises de ces grands chanteurs sont restés en moi, que je le veuille ou non. Pareil pour mes musiciens : il y a des techniques universelles qu’on acquiert au fil d’une carrière. On ne peut pas dire que c’est une musique 100% malgache, il n’y a que le beat 6/8, qui est de Madagascar.

Avez-vous l’impression aujourd’hui, avec l’expérience, de travailler plus vite qu’avant ? 

Non, malheureusement. J’entre dans ma 57e année, je commence à ralentir. Ce n’est plus l’époque de mes 20 ou 30 ans, quand les poèmes naissaient facilement. Aujourd’hui, je me soucie du matériel : qu’est-ce que je vais laisser à mes héritiers ? Il y a aussi la société malgache qui fait appel à moi. Je suis sollicité, à gauche et à droite. Et depuis un an, je collabore avec les jeunes qui nous gouvernent. Je suis chargé d’études des affaires culturelles auprès du secrétariat général de la présidence de la République. Donc j’ai moins de temps pour avoir l’inspiration, pour composer. Mais ce que je crée est toujours valable – excusez mon manque de modestie !

Sur l’album figure une nouvelle version de Tsaiky Joby, un titre très ancien de votre répertoire. Quelle est son histoire ?

On l’a enregistré en 1976, j’avais 21 ans. À l’époque, on pensait plutôt aux filles. Tsaiky Joby fait l’éloge de la belle femme noire, celle qui vous fait tourner la tête. Le salegy, c’est fait pour danser, il faut raconter des trucs marrants. C’est une œuvre de collaboration avec Saïd, le soliste des Players qui a fait la musique, tandis que moi j’ai fait le texte. On est venu en 1976 à Antananarivo chez Discomad pour l’enregistrer sous la direction du regretté Jean-François de Comarmond qui était le patron. On avait fait deux 45 tours à l’époque.

Qu’est-ce qui vous avez amené à aller tenter votre chance dans la capitale ?

Un collaborateur de la télévision nationale malgache, Jean Rabary, nous avait repérés en 1973, quand il était venu à Diégo-Suarez pour inaugurer la station de télévision locale et enregistrer des orchestres, dont notre formation. Moi, je chantais dans la boîte de nuit Le Saïgonnais avec l’orchestre Los Matadores. Je criais fort à l’époque ! Et quand j’étais avec les Players en 1975, ce Jean Rabary a fait le nécessaire auprès de Discomad pour qu’on vienne à Antananarivo.

Stéphane de Comarmond, qui avait pris la tête de la maison de disques Mars, anciennement Discomad, est décédé il y a deux mois. Quel rôle a-t-il joué, ainsi que ses ascendants, pour les artistes de Madagascar ?
Sa famille est celle qui a le plus fait pour la culture et les musiques de Madagascar. Depuis trois générations, ils sont là. À l’époque coloniale déjà, le grand-père, Raoul de Comarmond a produit les 78 tours sur lesquels on entendait les grands chanteurs malgaches. J’ai enregistré plusieurs albums là-bas, dont Velono, Donnant Donnant et Mila Anao, le tout nouveau. Je regrette vraiment la mort de Stéphane de Commarmond. C’était un ami. Jeune, il me connaissait déjà puisque je travaillais avec son père.

Vous avez ouvert en 2011 un cabaret à Antananarivo, le Jao’s Pub. Qu’est-ce qui vous a incité ?
Depuis 1998, l’année où j’ai fait l’acquisition du terrain, je rêvais de ce cabaret. Le local a été conçu pour accueillir des groupes. On peut y mettre 500 personnes. Mais quand on a programmé Wawa, une superstar malgache, il y a eu plus de 800 entrées payantes ! C’était démentiel : des tables cassées, des coussins troués par les talons aiguilles… On ne se contente pas de jouer de la musique, de vendre de la bière et de danser. On y fait aussi du "ressourcement culturel" : ce mois de février, du 17 au 24, ce sera les musiques du Sud, avec des conférenciers et des artistes Le bon citoyen que je suis ne perd pas de vue que notre culture résiste mal au rouleau compresseur de l’occident. Il y a danger. C’est ce qui nous a motivés.

Jaojovy Mila Anao (Buda Musique/Universal) 2012