Jupiter, le son de Kinshasa

Jupiter, le son de Kinshasa
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Trente ans de galère n’auront pas eu raison des convictions du Congolais Jupiter, qui s’apprête à publier Hôtel Univers. Un album qui pourrait bien sonner comme une consécration. Portrait.

La première fois qu’on l’a vu, c’était en 2005 pour La Danse de Jupiter, un documentaire signé par Florent de la Tullaye et Renaud Barret, les deux auteurs de la Belle Kinoise Films qui s’illustreront cinq ans plus tard avec l’épopée du Staff Benda Bilili Band. En emboîtant les pas de ce chanteur et percussionniste, on entrevoyait un autre Kinshasa, des mélodies scandées sur des bidons de fortune, des percussions improvisées sur des bouteilles, du reggae toastée en patois sur fond de likembé, du hip hop cabossé, de la rumba customisée…

On découvrait surtout le leader des Okwess International, dont les paroles tranchées et tranchantes traçaient les contours d’une mégapole au bord du KO. "Kinshasa, c’est la réalité du son. On ne voit pas cette ville. On l’écoute." A l’époque, la parole de Jupiter Bokondji n’avait toujours pas l’écho qu’elle méritait, malgré sa belle persévérance à faire entendre sa différence dans un paysage dominé par les orchestres tout puissants de la rumba et les chantres engrainant du ndombolo. Car ce n’était pas nouveau pour celui que tout le quartier surnomme le général rebelle pour sa "façon de voir et de se comporter, de réfléchir à notre société, pas dans le Oui, oui ni l’aumône". Le costume colle à ce personnage digne de Don Quichotte : épaulettes rouges sur veste russe fatiguée, sans doute rapportée de ses années passées à Berlin-Est, où son père officia comme diplomate.

Diversité sonore du Congo

C’est là, au début des années 1970, que le gamin (Jean-Pierre pour l’état-civil, vite rebaptisé Jupiter !) né sept ans plus tôt à Kinshasa a pris conscience de sa différence. "Je passais le mur deux fois par jour pour aller à l’école. J’avais donc une vision des deux mondes." Il écoute alors James Brown et les Jackson Five, Deep Purple et les Stones. L’adolescent fonde même son propre groupe de rock, Die Neger, étrange mélange de percussions mongo, son ethnie, et de guitares saturées.

Mais c’est de retour au pays, à la fin de la mission de son père en 1980, qu’il va être "frappé par la musique traditionnelle". Un choc qui le renvoie à ses premiers émois, lorsque tout gamin "sa grand-mère et sa mère guérissaient les malades par le son, les tam tam". Du coup, il se documente sur toutes les ethnies, "450 sans compter les sous-ethnies ", qui peuplent le pays continent. Une apnée dans les tréfonds culturels du Congo dont il ressort avec une première formule : le bofenia rock, "une musique de recherche, où je souhaitais valoriser mon expérience acquise à l’étranger en la confrontant à la diversité sonore du pays".

En 1983, à tout juste vingt ans, il passe donc aux travaux pratiques avec Bongo Folk. "Mais les gens nous disaient que c’était de la musique de Blancs. Il a fallu du temps pour faire comprendre que c’était de la musique congolaise, avec des éléments extérieurs pour que la sauce soit bouffée par tous. " Près de trente ans ! Entre-temps, Jupiter va vibrer à Lemba Terminus, sa zone, "l’ex-Quartier latin de Kinshasa d’où sont originaires la plupart des gens qui ont géré le pays comme l’on sait ". ll va vivre de boulots dont celui de secrétaire particulier d’un ministre pendant sept ans et surtout survivre du fameux article 15. "Débrouillez-vous ! Ce qu’on appelait la mendicité forcée." Sans jamais abandonner la piste de la musique : en 1990, il créé Okwess, un groupe d’aventuriers du son congolais avec lesquels il produit des bandes, classées sans suite. Un temps.

Jusqu’à ce que Jupiter croise la route de Florent de la Tullaye et de Renaud Barret, les deux arpenteurs de La Belle Kinoise. "Je les attendais, je savais que le moment était venu, que mon destin allait changer." L’histoire s’accélère, enfin. "Certains de mes musiciens sont partis en Europe. Moi je connaissais cette histoire, et je voulais être sur place pour imposer mon combat. J’aurais pu repartir en 1985, mais j’ai préféré rester ici que crever là-bas. Ça n’a pas été tous les jours facile, et certains de mes morceaux en parlent : l’homme ne peut pas pleurer. Il faut se battre pour atteindre son objectif. "

Hotel univers

A l’été 2010, Jupiter enregistre son "premier" disque à bientôt cinquante ans. "C’est un nouveau départ !" Hotel Univers, tout un monde ! Le sien, telluriquement urbain, viscéralement africain. Une bande-son à l’image de son combo, originaire de toute la diversité congolaise. A l’image de son parcours aussi : "Le monde est ma terre !", assène-t-il dans Deutschland. Il y parle de politique, d’amour et d’éducation, "un mal endémique, une situation à deux vitesses" selon celui qui se félicite de l’initiative de Ray Lema qui s’attelle à créer une école de musique à Kinshasa. "Quand il a commencé, il avait cent ans d’avance. Personne ne pouvait le comprendre ici. Moi j’ai essayé de prendre ses cent ans d’avance, avec cent ans de recul, pour les mettre sur place."

Pas de doute, Jupiter se veut surtout positif, un mot qui revient sans cesse dans la conversation : "Je veux regarder en avant pour la génération de nos petits-fils. La nôtre est d’ores et déjà sacrifiée. Pas de place aux regrets : il faut mettre en place le futur, être positif. C’est le moment de réfléchir, de mettre une dynamique pour l’Afrique. Il faut laisser du temps pour que tout s’arrange. Nous avons tout pour y parvenir ! "

Jupiter & Okwess International Hôtel Univers (All Other Music/La Belle Kinoise) Album à paraître. 

En concert le 24 mars à Stains à l'espace Paul-Eluard dans le cadre du 29ème festival Banlieues Bleues