Musiques Métisses, tous les rivages d’Angoulême

Musiques Métisses, tous les rivages d’Angoulême
Lo'Jo sur scène Angoulême 2012 © A.L.Lemancel

Pour sa 37e édition, du 25 au 27 mai, le festival Musiques Métisses, à Angoulême, a confirmé la qualité de sa programmation, la pertinence de ses combats, sa défense inlassable des musiques qui chantent le monde, son sens de la fête et de la convivialité… Reportage au cœur de l’événement.

En cette fin mai, le soleil darde fort ses rayons sur la petite île de Bourgines à Angoulême, alanguie sur les rives de la Charente. Au loin, les premiers djembés résonnent, éveillent ce petit havre de verdure, niché en cœur de ville : Musiques Métisses lance son coup d’envoi. Depuis 37 ans, ce festival défricheur, oreilles et âme ouvertes sur la planète, milite sans relâche pour une meilleure (re)connaissance de ces musiques qui font le monde et ses couleurs, loin des diktats monochromes.

Tapis rouge pour stars du monde

Trois jours durant (25-27 mai), la manifestation a exploré des pistes multiples : l’Afrique populaire et colorée d’Amadou & Mariam, venus célébrer leur dernier album, Folila ; la fusion branchée et psychédélique du duo anglo-gambien JuJu ; la transe hypnotique "très très forte" des légendaires Staff Benda Bilili ; ou le patrimoine d’une France métissée des tombeurs de chemises toulousains, Zebda, 100% motivés. Malgré une première soirée en demi-teinte, en termes de fréquentation, et un son sous le chapiteau qui n’honorait pas toujours la qualité des projets, le public angoumoisin s’est révélé conquis. Claquements de mains, émotions, rappels, ambiances au beau fixe …

Aux côtés de ces têtes d’affiches, Musiques Métisses a aussi su prendre des chemins de traverses, des sentes audacieuses : groove impeccable et sans faute pour Aziz Sahmaoui, et son Université de Gnawas ; rencontre convaincante, en ouverture de festival, entre deux cultures aux antipodes, la bombarde et la raïta, les Gnawas d’Agadir et le Bagad de Saint-Nazaire ; reggae mâtiné de dance-hall et de hip hop du très prometteur Natty Jean…

Mais surtout, Musiques Métisses a su fidéliser des artistes et poursuivre l’aventure avec des coutumiers, qu’il soutient et encourage de longue date. Citons ainsi le musicien malgache Rajery, virtuose de la valiha, qui émut le public aux larmes par sa collaboration avec une chorale de la Région. Ou encore son compatriote, le mythique Jaojoby, chamane, sorcier du salegy, qui électrisa la foule jusqu’à la démesure. En 1994, l’un de ses albums fut produit par Christian Mousset, patron du festival ; aujourd’hui, l’artiste présente au public charmé qui le vit "grandir" sa fille, chanteuse et danseuse émérite. Ici, des histoires se tissent, qui relient durablement ce petit cœur de Charente à d’autres bouts du monde.

Le Cinéma de Lo’Jo

Partons à présent à la rencontre d’autres habitués. Samedi soir, un vent de poésie gonflait la grand-voile du chapiteau. Les navigateurs-globe-trotteurs-bourlingueurs de l’équipage Lo’Jo voguaient à fleur de mots, d’étoffes et de saveurs, entraînant les spectateurs dans leur univers de bric et de broc, droit vers l’essentiel, cap sur les étoiles. A la barre, le capitaine enchanteur, créateur de paysages, Denis Péan, charisme sobre mais bien ancré, inventait des chimères, délivrait des fragments de vérité…

Dans leur périple autour du monde, les Angevins firent, ce soir-là, "une escale pour les cœurs bienveillants" à Angoulême, terre d’accueil, familière, où ils posèrent, à maintes reprises, leurs valises pleines de verbe, de sens et de promesses. La cité charentaise ne fut pourtant qu’un point de départ à d’infinies explorations : Alger, Buenos Aires…

Ce soir-là, ces bricoleurs de sons, artisans aguerris de la chanson, présentaient leur nouvel album, Cinema El Mundo, à paraître en septembre 2012, dont le titre s’inspire d’une carte de tarot divinatoire mexicaine, tombée entre les mains de Denis Péan aux Etats-Unis. Au septième art, leur musique emprunte l’art des travellings, des hors-champs, l’épaisseur des personnages, la beauté des scénarios, la mythologie de destinées personnelles croisées à celle de grandes épopées : "une bande-son de nos vagabondages", résume Denis.

Comme les Gnawi qui, lors de leurs rituels de guérison, utilisent un système codifié de couleurs, Lo’Jo joue de l’arc-en-ciel, déploie toute la palette des émotions, l’éventail de gammes et de rythmes irisés. Il n’y a alors qu’à fermer les yeux pour se laisser embarquer, imaginer la route qui serpente, ses aléas, les itinérances d’une musique sans frontière, toujours nomade, toujours créole, comme la beauté d’un monde, d’une vie éphémère, qui tire sa force et ses mystères de sa fragilité.

De la terre à leur Comète algébrique, il n’y eut qu’un pas, artistique et mathématique ; un pas de danse, allègrement franchi lors de l’interprétation de leur Marseillaise en Créole, pied-de-nez impertinent et chaloupé, à rebours des discours sur l’identité nationale… Dans leur album, dont nous attendons la sortie avec une impatience non dissimulée, Denis Péan et sa bande égrènent des featurings de haut vol : le violoncelliste acrylique Vincent Segal, Ibrahim de Tinariwen, le magicien mauricien Menwar, et la rock star mythique Robert Wyatt.

Surtout, le miracle Lo’Jo réside dans leur trente ans d’existence : une traversée de houles et d’orages vers de beaux horizons, des cieux cléments, et peut-être des terres hostiles, sans dévier d’un pouce de leur trajectoire : la poésie. Trois décennies que le groupe "porte dans le même sac son trésor et sa pacotille", selon Denis Péan. Une petite histoire et une grande aventure qui, à chaque fois, fait mouche et suscite l’émotion la plus vive : l’esprit Lo’Jo…

Clap de fin

Le dernier jour du festival vit le groove finement ciselé, délicat et sensuel du Cap-Verdien Tcheka. Mais aussi la prestation scénique de Mounira Mitchala, Prix Découvertes RFI 2007. Sur la scène Mandingue, la diva tchadienne, féline, a confirmé son surnom, "la Panthère douce", grâce à son alliage subtil de douceur et de griffes. Son charisme, son sourire, sa beauté et la qualité de sa musique, ont apporté de la gaité, de la joie, et suscité un bel enthousiasme.

Sur l’île de Bourgines, les lumières s’éteignent une à une. En clap de fin, le Bal de l’Afrique Enchantée, animé par les infatigables maîtres de cérémonie Vlad & Solo, font résonner les derniers grooves, torrides. "The show (of the world) will go on ! Big up, peace."