Les Vikings de la Guadeloupe à l’abordage

Les Vikings de la Guadeloupe à l’abordage
Les Vikings de la Guadeloupe © Les Vikings de la Guadeloupe

Un demi-siècle après leurs débuts, les Vikings de la Guadeloupe se lancent dans une nouvelle conquête, à la fois sur scène et à travers la compilation Enkor on ti tou (1966-2016). Après avoir fait danser les Antilles à partir de la fin des années 60 et servi de laboratoire à la musique locale pour contribuer à la naissance du zouk, le groupe compte bien récolter les fruits de ce passé glorieux mais souvent oublié. Entretien avec Camille Sopran’n, saxophoniste et cofondateur de ces Vikings venus des tropiques.

RFI Musique : Si les Vikings de la Guadeloupe font leur retour sur le devant de la scène aujourd’hui, y a-t-il eu par le passé d’autres tentatives de reformation ?
Camille Sopran’n :
Les Vikings ont toujours existé. L'activité du groupe n’a jamais cessé depuis près de 50 ans, même si les derniers enregistrements datent du début des années 80 et que nous nous sommes séparés pour que chacun puisse faire autre chose, comme lorsque Kassav a été créé. Mais à partir du moment où il y avait des occasions pour refaire de la musique ensemble, on rentrait tous aux Antilles pour concrétiser la chose.

Le nom du groupe en lui-même ne peut laisser indifférent. Quelle est son histoire ?
D’abord, le père de Fred Aucagos, qui a conçu le groupe, avait envoyé son fils faire des études pour être ingénieur en bâtiment. Et voilà Fred qui lui demande d’acheter un gros livre mais en fait c'était pour acquérir un ampli de sonorisation avec une chambre de réverbération et d’écho ! Quand l’ampli est arrivé, le père a dit à son fils : "C'était donc ce livre que tu voulais, soi-disant ? Un objet qui fait "ah ah ah" quand je dis "ah" ? Hé bien puisque c'est comme ça, il n'y aura plus d'études à Paris.” Ce monsieur était aussi le président du Red Star, l’équipe de football de Pointe-à Pitre qui était surnommée "Red Star Diabla Les Vikings" par Casimir Letang, l’animateur de l’émission La Gazette créole qui donnait les nouvelles sportives tous les samedis après-midi. Parce que quand les joueurs arrivaient, c’était un peu comme le PSG, il y avait de l’ambiance… Du coup, nous nous sommes dits que nous avions aussi l’esprit des Vikings, et que nous pourrions ravager les côtes de la Caraïbe avec notre musique, tout en étant des bâtisseurs. Nous avions le vent en poupe et nous avons été la première formation antillaise à avoir un tel succès en France métropolitaine en 1970.

Quels souvenirs en gardez-vous ?
C’était aux Halles de Paris, là où se trouve le centre Georges-Pompidou aujourd'hui. Nous fîmes une arrivé triomphale. Une démonstration. Le samedi de la Pentecôte, à 21 heures, la salle était déjà remplie, ils ont dû la fermer pour raison de sécurité avec 12 000 personnes à l’intérieur. Le lendemain, on a fait 9 000 personnes au même endroit. Puis on va à Bordeaux, Marseille, Lyon, au Havre : 45 000 personnes dans toute la France pendant un mois. C’était bien avant Bob Marley ! C'est pour ça qu'on peut trouver bizarre que les Vikings ne soient pas devenus un groupe international. Nous aurions dû rester en France depuis lors, mais le président du département de Guadeloupe de l'époque nous a demandés de revenir parce que l'île avait besoin de nous et d'évoluer avec ses enfants. Donc nous avons fait demi-tour. Par deux fois, car en 1974 aussi on était reparti avec tout le monde : enfants, famille, mais il a fallu rentrer pour soutenir la Guadeloupe.

La métropole était-elle prête à cette époque à un succès antillais ?
Nous étions des artistes communautaires, mais déjà nos disques circulaient et il y avait aussi beaucoup de métropolitains dans notre public. Ceux qui avaient fait un mariage avec quelqu’un de l’outre-mer - de tous les outre-mers : que ce soit La Réunion, la Guyane...

Comme Tabou Combo, le groupe haïtien qui aura un succès en France dès 1975 avec New York City, Les Vikings de la Guadeloupe ont construit leur répertoire en adaptant à leurs influences locales les divers styles musicaux en vogue à la fin des années 60 et dans la décennie suivante. Peut-on faire un parallèle entre ces deux formations ?
Effectivement. Les Vikings jouaient du jazz, de la musique latine, du funk, du reggae…J'écoutais beaucoup ce qui se faisait en Amérique. J'avais des parents qui habitaient là-bas et m'envoyaient des disques de groupes tels que Kool & the Gang, Earth Wind & Fire ou encore Blood, Sweat & Tears, que j'interprétais dans à ma manière.

Sur la récente compilation Enkor on ti tou consacrée aux Vikings, on trouve une reprise d’un titre du chanteur ivoirien Amédée Pierre, datant de la fin des années 60. Comment cela s’explique-t-il ? 
Hippomène Léauva, qui chantait dans les Vikings, avait voyagé en Afrique et était revenu avec ce petit 45 tours sur lequel il y avait ce morceau, que nous avons transformé. Nous n'oublions pas que nous venons d'Afrique. C'est vrai qu'après quelques siècles on se considère bien Français, mais nous savons d’où viennent nos arrières grands-parents !

Sur cette compilation, on se rend compte aussi que la qualité des enregistrements s’est nettement améliorée à la fin des années 70. Dans quelles conditions avez-vous fait vos disques, au départ ?
Au début, vers 1967, on enregistrait dans des grandes cases, où il y avait le bruit des criquets et il fallait prendre deux gars avec deux bâtons afin qu'ils tapent dans l'herbe pour les faire partir ! Il y avait un petit magnétophone d'époque, avec deux ou trois micros et il fallait faire avec la réverbération de la salle ! On pouvait passer toute une nuit sans jamais avoir fini un morceau parce que l’un de nous avait perdu le fil et il fallait recommencer !

Les Vikings d’aujourd’hui comptent des musiciens qui ont intégré le groupe bien après sa formation. Comment se sont renouvelés les effectifs ?
Les Vikings ont été une école pour au moins trois générations de musiciens. Ils sont au moins 200 à y avoir participé !

Les Vikings de la Guadeloupe Enkor On Ti Tou (1966-2016) (Heavenly Sweetness)

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En concert le 25 mars à l'Espace Paul Eluard à Stains dans le cadre du Festival Banlieues Bleues.