Tinariwen made in USA

© Marie Planeille

Au premier plan sur la pochette, des chevaux ont remplacé les dunes, mais la détermination demeure. Loin du conflit malien, Tinariwen a enregistré Emmaar, son sixième disque, dans le désert californien. Avec quelques invités, comme Saul Williams ou Josh Klinghoffer, le guitariste des Red Hot Chili Peppers, ils signent ainsi l’un de leurs plus beaux albums.

Jamais, ils n’avaient eu un rêve américain. Jamais, les célèbres porte-parole des déserts n’auraient pensé que leurs voix et leurs guitares traverseraient le Sahara et les océans pour graver par-delà l'Atlantique l’assouf, ce blues tamashek, l’essence de Tinariwen. L’Arizona, le Nouveau-Mexique, le Texas ou la Californie, étaient bien des terres cousines où ils ont rencontré le public américain, mais de là à imaginer y faire un disque…

Il aura donc fallu le chaos au Nord Mali et l’exil pour qu’ils enregistrent hors d’Afrique. C’est dans le parc naturel de Joshua Tree, patrie du groupe de rock Queens of The Stone Age, que quelques tentes ont été dressées autour d’une maison-studio isolée où se sont retrouvés les musiciens désormais éparpillés entre les sables du Nord Mali, de l’Algérie ou du Niger.

"Le plus difficile aujourd’hui, c’est de se retrouver, pour le reste, la magie opère vite dès qu’on vit ensemble. La musique est venue naturellement au milieu de grands espaces, dans ce désert "riche" qui ressemble au notre même s’il y a de l’eau et des véhicules à foison" raconte le doyen Alhassane ag Touhami dit Hassan.

Rêve californien

Enregistré sur bande analogique avec des micros d’ambiance, ce disque a su capter le souffle du désert et l’espace qui s’étire entre les lignes de guitares hypnotiques, les basses planantes et les percussions lancinantes. En exil et loin des femmes, les routiers des pistes et des festivals du monde, se sont (re)trouvés dans ce décor minimaliste façon western : "On était comme des cow-boys, blague le jeune percussionniste Saïd ag Ayad, c’était inimaginable ! Pourtant autour du feu, sous les étoiles, on était chez nous ! Il nous fallait ce décor pour se sentir à l’aise, avoir l’inspiration et la concentration. Notre musique vient de là."

L’Amérique a aussi permis d’inviter quelques artistes fans du groupe, comme le poète Saul Williams croisé dans un festival, Josh Klinghoffer, guitariste des Red Hot Chili Peppers, ou encore le violoniste et joueur de pedal steel de Nashville, Fats Kaplin venu nourrir ce rêve californien avec une dose d’onirisme très large.

"On a toujours écouté des Américains et des anglo-saxons, se souvient Hassan. Hendrix, Dire Straits ou même Bob Marley, on se passait des cassettes vierges sans nommer la musique particulièrement. Certains disent qu’on fait du rock, pour nous c’est simplement l’assouf, la nostalgie, le blues" résume Saïd.

Transition

Et dans cette parenthèse étrange que vivent le Mali, le groupe et le pays Tamashek tout entier, ce disque est le reflet de l’Emmaar, titre de l’album, concept difficile à traduire : "C’est un état qui dure une saison, un temps, c’est lié à la chaleur comme lorsque tu approches la main du feu. C’est un état transitoire, comme cet enregistrement dans un autre désert" explique Hassan, fier de voir que la complexité de la langue et de l’expérience tamashek ne se conjuguent pas si facilement en français.

Jamais il ne pourrait écrire dans une autre langue cette poésie qui est la marque de Tinariwen, devenu synonyme d’université à laquelle se sont nourris de nombreux jeunes artistes du désert (Bombino, Toumast, Tamikrest) avant d’embarquer la poésie et les guitares vers de nouveaux horizons. "C’est une joie de voir cette jeunesse qui marche sur nos pas. On aimerait même créer des centres de formation ! Normalement chez les Touaregs, on dit que l’on doit arrêter la musique vers 55 ans – j’en ai 52…" sourit Hassan.

Pourtant, sa moustache fine n’a pas l’air prête à lâcher les armes ni les gammes, car depuis toujours Tinariwen n’envisage pas la musique comme un métier, encore moins comme une retraite. "Au départ, on ne pensait pas vivre de la musique, c’était pour passer des messages, unir le peuple. Aujourd’hui encore c’est le cas, même si on se doit aussi de véhiculer un message de paix et de réconciliation" concède Hassan.

Loin de leur base et de Kidal où ils n’ont pas pu jouer depuis plus de deux ans, leur plume ne s’est pas asséchée : composée aux Etats-Unis, Toumast Tincha, parle d’un "idéal vendu pour pas cher". "La chanson vise les touaregs corrompus par le pouvoir de Bamako qui renoncent à leur idéal et dont les compromis ne règlent rien, souffle Hassan. La situation est très dure, plus rien n’a de goût, personne n’a même envie d’écouter de musique. Avant, même si tu n’avais pas un sou, tu pouvais aller boire un thé sous un arbre et gratter une guitare. Cette insouciance est morte." Mais dans le monde, Emmaar (transition, tension) vient de sortir et Tinariwen reprend la route au complet.

Tinariwen, Emmaar (Coop/Pias) 2014
Site officiel de Tinariwen
Page Facebook de Tinariwen
En concert le 26 février à Angers (Le Chabada), le 11 mars à Paris (Le Trianon) et en tournée.