Iomma, l'océan Indien joue sa partition

Iomma, l'océan Indien joue sa partition
Iomma 2015 © B. Lavaine

Prélude au festival Sakifo, le Marché des musiques de l'océan Indien (Iomma) se tenait du 2 au 4 juin sur l'île de La Réunion. Cette manifestation mi-professionnelle mi-publique apporte de réelles opportunités aux artistes de cette zone afin de mieux exporter leurs musiques, traditionnelles ou non. À cette occasion, RFI musique a rencontré dans son fief, le chanteur de maloya Zanmari Baré.

Sur un vaste tableau occupant une bonne partie de la palissade, dans des cases blanches et rondes organisées par jour et par heure, des noms sont inscrits, deux par deux. Il ne s'agit pas d'un tournoi sportif, mais d'une forme de speed dating. Baptisés one to one, ces tête-à-tête plébiscités par les participants du Iomma sont une des clés de la réussite concrète de ce marché des musiques de l'océan Indien.

Mis en place pour la première fois en 2011, ce rendez-vous à vocation professionnelle cherche en premier lieu à sortir les musiques des pays riverains de l'océan Indien d'une forme d'isolement, à la fois géographique et culturel. Puisqu'elles ont du mal à se faire entendre au-delà de leur cercle d'influence naturel, c'est donc le reste du monde – ou tout au moins une partie – qui est venu à elles : d'une dizaine de pays d'Europe, mais aussi du Canada, d'Australie, de Nouvelle-Zélande et même de Chine. Au total, plus d'une centaine d'acteurs de la filière, du secteur privé comme institutionnel, se sont fréquentés, se sont entretenus, entre eux ou avec des artistes venus sur place.
"Il y a une forte demande de conseil et une envie de comprendre le fonctionnement du marché métropolitain", constate Fred Lachaize, directeur d'un groupement devenu essentiel sur la scène reggae française puisqu'il comprend à la fois le festival Reggae Sunska, le label Soulbeats Records et la société MA Prod en charge des tournées. Les liens noués, de longue date, avec les artistes de la zone portent leurs fruits : au mois d'août prochain, le rasta réunionnais Ti Rat participera au festival organisé en terre bordelaise.
 
Ce pilier de la scène locale ne ménage pas ses efforts pour aller jouer loin de chez lui : au début de l'année, il donnait une demi-douzaine de concerts en Asie du Sud-Est (Cambodge, Thaïlande, Vietnam). Programmé aussi dans le cadre de ce quatrième Iomma, qui a permis à une vingtaine de groupes de s'illustrer sur scène lors de quatre soirées gratuites et accessibles à tous, il espère cette fois que sa prestation convaincante lui ouvrira les portes du marché australien. Il suivrait ainsi l'exemple du groupe de maloya féminin Simangavole, qui a déjà effectué trois tournées dans cette partie du monde, grâce aux précédentes éditions du Iomma.
“C'est utile de pouvoir montrer nos projets à des professionnels avec lesquels, autrement, on n'aurait peut-être jamais eu l'occasion de discuter”, confirme Luciano Mabrouk, manager de Simangavole, qui se félicite de toutes les initiatives pour aider les artistes de l'île à en sortir. Et de rappeler au passage les difficultés auxquelles il se heurtait pour en faire de même auparavant avec la formation reggae Kom Zot dont il est le chanteur depuis bientôt 25 ans.
 
"L'éloignement est le facteur limitant numéro un", abonde Gilles Lejamble, tout juste sorti de la troisième édition du festival Libertalia qu'il organise à Madagascar. Pour lui, ce marché des musiques présente l'avantage de s'inscrire dans un réseau, à condition d'en apprendre le fonctionnement. Lorsque l'on n'est pas du sérail, "c'est un peu compliqué de comprendre qui fait quoi", reconnaît ce pharmacien de profession, mécène dans l'âme, qui décrypte avec lucidité le milieu de l'industrie musicale. Cette fois, il est venu à la Réunion avec un des artistes qu'il défend, le multi-instrumentiste malgache Silo, pour le présenter en live. "Globalement, ça a plu", confie-t-il avec le sourire, avant de lister les opportunités de tournées entrevues en Inde, en Chine et avec l'espoir de toucher l'Europe.
 
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Zanmari Baré chez lui
 
À l'affiche de la soirée organisée par l'antenne réunionnaise de la Sacem dans le cadre du Iomma, le chanteur de maloya Zanmari Baré, révélé par son premier album Mayok Flér, s'apprête à effectuer sa première tournée en métropole et en Espagne en juillet 2015.
"Je n'avais point l'intention de faire un album. Depuis que je suis enfant, j'aime le maloya. J'ai monté un groupe sans imaginer aller plus loin. Mais à force d'aller dans les kabar (célébration traditionnelle dans laquelle se joue le maloya, NDR), on me demandait quand on pourrait écouter ce que je faisais. Donc, je me suis dit que pour avoir un peu de tranquillité, j'allais mettre ça sur un support. Sauf que je ne suis pas plus tranquille. Les gens veulent toujours plus !", explique le quadragénaire Zanmari Baré, dont l'album Mayok Flér paru fin 2013 a fait sensation sur la scène du maloya.
 
Il confie aussi que c'est "pour laisser quelque chose à ses enfants", comme lui a appris un de ses aînés. "Sur le tableau où on inscrit ce qui est positif et négatif, ça a beaucoup compté", poursuit celui qui a fini par mettre fin à cinq ans de silence après la dislocation du groupe Lansiv auquel il appartenait. Le temps d'effacer les traces.
 
Avec son ancienne formation, il avait enregistré un album. "J'étais en train d'appuyer sur le bouton start pour le graver, et je téléphonais par amitié à Jean-Marie qui m'a dit alors de presser sur le bouton stop !", raconte le producteur Philippe Conrath, connu pour être un partenaire de longue date de Danyel Waro, principale figure du maloya. "Je ne regrette pas", assure le chanteur.
 
Désormais sous son nom, il a repris quelques-unes des chansons de cette époque, les a réarrangées, et a voulu se soustraire à toute forme de pression, de format, en prenant son temps pour enregistrer le contenu de ce véritable premier album dans la case d'un de ses musiciens. "J'ai toujours eu l'habitude de chanter : Danyel Waro, Alain Peters, Ziskakan, Baster, Le Rwa Kaf, Granmoun Lélé... Mais à un moment donné, j'ai eu besoin de mes mots à moi. Ça me soulage d'écrire. Pour guérir des choses en moi. Comme un effet de miroir. Être dans un silence comme ça était trop dur", assure-t-il, tout en évoquant le rôle de ses grands-parents ou de son père, disparus : "Je ne suis pas tout seul. Il y a plein de monde derrière moi, même si je ne les vois pas."

Site officiel du Iomma
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