Rajery, la valiha et les arbres

Rajery
© T. Ras

Impliqué de longue date dans l’éducation socio-culturelle de ses compatriotes malgaches par le biais de la musique, Rajery fait vibrer la corde écolo sur son cinquième album Tantsaha. L’occasion aussi pour ce joueur de valiha réputé au-delà de l’océan Indien, de s’essayer à un instrument emblématique d’Afrique de l’Ouest : le ngoni.

RFI Musique : Avez-vous abordé ce nouvel album de la même façon que les précédents ou votre démarche a-t-elle évolué ?
Rajery
 : Ma ligne directrice musicale n’a jamais changé. J’ai tracé mon cap et je n’en dévie pas : les musiques vivantes de Madagascar. Mais la manière de réaliser, d’exécuter a évolué. La technique, la réflexion aussi. En tant que musicien, on a souvent tendance à mettre beaucoup de choses, utiliser beaucoup de notes… mais sur cet album, j’ai décidé de simplifier les arrangements pour créer l’émotion. On n’a pas besoin de compliquer la musique, de montrer la virtuosité. En plus, la valiha a une sonorité douce, donc il faut qu’il y ait aussi derrière, des instruments qui ont une certaine douceur.

Que disent vos textes ?
Je parle de la vie quotidienne des paysans. J’ai constaté qu’on parle moins d’eux. On ne les écoute pas trop. Je raconte leur vie, leurs difficultés, leurs galères, parce qu’ils travaillent comme des tarés pour nous, pour nous nourrir, en été sous la pluie, en hiver dans le froid, mais finalement rien ne change pour eux. Secundo, dans mes chansons, je parle aussi de tout ce qu’on fait à cette planète Terre. Actuellement, nous, les hommes, croyons que la terre nous appartient et nous faisons n’importe quoi. On ne respecte plus la nature. Donc, par conséquent, la Terre est en colère, la Terre se venge.

Cet album est lié à un projet de reforestation à Madagascar baptisé "Arbre de vie". En quoi consiste-t-il plus précisément ?
Derrière cet album, il y a un projet géré par l’association Les amis de Rajery. Il est temps de mettre le paquet sur l’éducation environnementale : ce sont les enfants qui vont gérer le pays dans le futur. Ce sont eux les nouveaux citoyens responsables. On travaille dans les écoles primaires, les collèges, d’abord en milieu rural puisque c’est là qu’on trouve les grands problèmes de déforestation. Durant les périodes de pluie, par exemple, l’eau arrive dans les rizières avec du sable qui détruit la plantation, parce qu’il n’y a plus de forêts autour. Donc chaque élève plante dix arbres, dont cinq autour de l’école. Et les cinq autres seront des arbres fruitiers qu’ils planteront sur leurs terrains, pour impliquer les parents d’élèves. Il faut ce geste-là parce que la vie ne peut pas être à sens unique. Si on demande aux enfants et aux parents de s’impliquer et qu’il n’y a pas de retour pour eux, ça ne sert à rien du tout. Chaque enfant prend la responsabilité des arbres qu’il plante : arroser, mesurer, combien de feuilles…. Créer une relation intime entre l’enfant et la nature. Ça commence par là. Un euro par CD vendu sera affecté à ce projet.

Que vous reste-t-il de l’aventure en trio avec le joueur de oud marocain Driss El Maloumi et le joueur de kora malien Ballaké Sissoko pour le projet 3 MA?
Ce n’est plus un projet, c’est devenu un groupe et on a envie de continuer encore. Trois pays, trois cultures, trois musiciens, trois manières de voir les choses. On a passé des moments extraordinaires ensemble. Ça m’a donné l’opportunité d’aller plus loin, de continuer mon travail sur cet instrument, que ce soit au niveau technique ou au niveau de l’exécution. Cela m'a aussi permis de faire des rencontres. Ça m’a nourri énormément. Ce sera gravé dans mon parcours. Et cela m'a donné l'occasion de faire davantage connaître mon instrument, la valiha.

Au cours de votre séjour actuel en France, vous venez de travailler avec un autre musicien africain. Dans quel cadre ?
Moussa Coulibaly est un poly-instrumentiste burkinabé : il joue de la kora, du ngoni, du balafon, des percussions… C’est le directeur de l’espace Django-Reinhardt à Strasbourg qui a eu l’idée de cette rencontre car il sait que j’ai toujours soif de connaître d’autres cultures. Ça m’a fait plaisir de jouer avec un vrai joueur de ngoni parce que dans mon album, je joue justement deux titres avec cet instrument: Tsy Maintsy Diso et Ny Tany. Mais ma manière de jouer est très différente de la sienne. Je suis un joueur de valiha et j’essaie d’avoir mon style sur le ngoni. Je ne suis pas quelqu’un qui imite. Moi, je crée.

Comment ce ngoni, instrument typique d’Afrique de l’Ouest, est-il arrivé entre vos mains de musicien de l’océan Indien ?
On était en tournée à l’île de La Réunion avec 3 MA. Il y avait un luthier, Travis Davis, qui faisait une exposition dans l’endroit où on a joué. J’y ai fait un tour, curieux comme à mon habitude. Je lui ai demandé si je pouvais toucher l’instrument. Il était d’accord et il m’a observé de loin. Après, il est venu me voir pour me demander si l’instrument m’intéressait. Et comme je lui ai dit que j’aimais bien le son, il m’a dit qu’il pouvait m’en fabriquer un sur mesure. Finalement, il en a envoyé un à Madagascar et me l’a offert. Quand on reçoit un cadeau comme ça, il faut montrer qu’on en est digne.

Rajery Tantsaha (Les Studios de la ruche) 2012

En concert au Studio de l'Ermitage à Paris, le 21 novembre.
Site officiel de 3 MA