Jawhar, troubadour tunisien du troisième millénaire

Jawhar, troubadour tunisien du troisième millénaire
Jawhar © A.G. Highres

Né à Tunis, l’auteur, compositeur, acteur et dramaturge Jawhar partage ses passions entre le Plat pays belge et la Tunisie post-Ben Ali. Sur Qibla wa Qobla, son deuxième album auréolé d’un Octave (équivalent belge d’une Victoire de la Musique), catégorie Musique du Monde, il entremêle sur fond de pop-folk occidentale, des textes chantés le plus souvent en arabe et inspirés de la poésie populaire du chaâbi et du mezoued tunisiens.

"Qibla wa Qobla signifie Le Baiser et l’Orientation de la Prière" confie Jawhar, reconnaissant au passage que ce titre un peu provocateur, sonne bien mieux en arabe qu’en français. "Il m’est venu comme ça. L’aspect sensuel m’intéresse tout autant que l’aspect mystique de la musique. Pour moi, le corps et le divin sont intimement liés" avoue celui qui ne s’affirme pas comme religieux "en tout cas, pas dans le sens commun." Le sens commun n’est pas son propos.

Qu’il parle de folk, de pop, de chaâbi ou de mezoued, Jawhar s’intéresse plus à l’essence de ces musiques populaires qu’à ce qu’on peut en entendre. "Ce qui compte pour moi avant tout,  ajoute-t-il, c’est l’émotion qui nait de la voix d’un chanteur, qu’il s’accompagne d’une guitare, d’un oud ou de n’importe quel autre instrument." Si ces premiers enregistrements principalement chantés en anglais évoquent le travail d’un Nick Drake, sa douzaine de nouveaux titres ouvre de nouveaux horizons, ne serait-ce que par le choix de la langue arabe, peu habituée à venir se glisser sous des draps de coton folk-rock.
 

Né de parents professeurs, Jawhar a grandi dans une banlieue populaire au sud de la capitale tunisienne. Son père – Abderraouf El Basti - délaissera l’enseignement, pour le théâtre. Un temps metteur en scène avant de prendre la direction du Festival international d’Hammamet, puis de Carthage, il gérera l’Établissement de radiotélévision tunisien. Ambassadeur de Tunisie au Liban et en Jordanie, il sera aussi ministre de la Culture du dernier gouvernement Ben Ali. Forcément, ce "fils de" a envie d’aller voir ailleurs, de prendre le large loin des conflits avec ce père à l’image trop présente, de s’inventer un quotidien où il peut être lui-même.

 
A 20 ans, il part étudier en France. C’est à Lille qu’il fera ses universités, ainsi que ses classes musicales et ses premières scènes. "L’envie première était de mettre en musique les textes que j’écrivais depuis l’adolescence, de les proposer de manière assez dépouillée, juste guitare-voix" relate celui qui avait découvert, un peu par hasard quelques années plus tôt, Pink Floyd, Bob Marley, Oum Kalthoum "et une paire de trucs indiens". "Il n’y avait pas internet à l’époque. Comme tous les jeunes dans le monde, je faisais mes propres cassettes à partir de programmes radio."
 
When rainbows call, my rainbows fly, son premier opus sera enregistré dans la foulée avec quelques amis musiciens venus du jazz mais pas que, et arrangé ensuite. Disponible dès 2001, cet album autoproduit reparaitra en 2004, signé sur le label bruxellois Top 5 Records. Le magazine Les Inrockuptibles salue à l’époque ce "prodige du song-writing". Pour celui qui compose ses musiques avant de poser des mots dessus, "c’est ce cheminement placé sous le signe des hasards de la vie qui donne de la profondeur de champ à mon travail. Ce sont probablement ces airs indiens entendus jeune qui m’ont donné l’envie d’accorder différemment ma guitare, de chercher mon son, de lui donner sa couleur, ses nuances."
 

Ces études en France, cet exil volontaire lui permettra de prendre du recul, de mieux s’approprier l’histoire de son pays et surtout d’avoir envie d’y revenir, "d’autant que dès 2009, on sentait que culturellement au moins les choses commençaient à bouger, que la fin du règne des Ben Ali approchait."

Son retour sera l’occasion de collaborer à la création de Hobb Story, une pièce en arabe de Lofti Achour où il est question d’amour et de sexe. Comme un déclic salutaire, le jeune dramaturge et musicien choisit alors de s’exprimer dans sa langue maternelle, de renouer avec l’arabe. "Les mots n’ont pas le même poids selon la langue" précise Jawhar qui s’autorise même à chanter en français (Le reste est ennui).

 
Aujourd’hui installé à la campagne, près de Tournai (Belgique), Jawhar ne se pose plus de question sur son identité artistique. Le troisième millénaire lui offre cette liberté et il ne s’en prive pas, passant de la musique avec qui il entretient un rapport plus intime, intérieur, au théâtre qu’il décrit comme un langage du corps.
 

Jawhar Qibla wa Qobla (Naff-Rekordz) 2015
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Jawhar
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A écouter : la session live dans La Bande Passante (02/03/2015)

En concert le 27 avril au Pan Piper à Paris.