Les transmissions de Blick Bassy

Les transmissions de Blick Bassy
Blick Bassy © D. Rouvre

Avec son 3e album, Akö, le chanteur camerounais Blick Bassy signe un disque précieux, lumineux et apaisé, surplombé par l’aura tutélaire du bluesman américain Skip James. Sur ces pistes, il évoque le village, les traditions, le savoir des ancêtres, et l’avenir. Un disque qui respire, et éclaire.

L’histoire commence un soir d’hiver, lors d’une panne de chauffage, dans sa maison d’un village du Nord-Pas-de-Calais. Sur son canapé, recroquevillé sous sa couette, à peine réchauffé par le feu de cheminée, Blick Bassy promène ses doigts engourdis sur la guitare. En face de lui, des photos de ses idoles, le panthéon de ses influences, le scrutent : Thomas Sankara, Marvin Gaye, Charlie Chaplin, sa mère, etc. Parmi eux, un regard attrape son cœur, des yeux sortis du mur, l’appel d’un blues, qui lui réchauffe l’âme.

Tous les jours, avant de s’atteler à son instrument, de composer sans but précis, Blick Bassy s’offre désormais ce rituel : plonger dans le portrait du bluesman afro-américain Skip James. "Je fus happé par son itinéraire d’artiste maudit, sans le sou, soumis aux affres de l’existence, mort dans l’indigence, obligé, pour subsister, de travailler des années durant dans le bâtiment..." explique-t-il.
 
Dans ses oreilles, en boucle sur sa platine, la voix du chanteur, écorchée vive, convoque des souvenirs, la résurrection de l’enfance : "Je me sentais hyper connecté à sa musique. Toutes ses notes, son chant, malgré la langue anglaise, me rappelaient un autre personnage, quand j’étais petit, au Cameroun : Mout Iloun, un vieux musicien ambulant, qui parcourait les villages, avec dans ses poches, un tas de chansons sur les histoires de la vie : des " paraboles". De pied ferme, les habitants attendaient cette unique distraction, parenthèse enchantée dans leur vie monotone, rythmée par le soleil et les travaux des champs…"

Les doigts de Blick continuent d’égrener, note à note, la substance de son disque. Sa voix, ses mélodies se posent, fragiles et fortes, sur le fil. Là-haut, Skip James éveille les mémoires du village. "Pour moi, le problème de 'nos' pays, ceux d’Afrique, vient d’une méconnaissance de notre histoire, éclaire le chanteur. Or, la source de nos traditions jaillit dans les villages, là où la vie commence, là où elle finit, pour de nombreux Africains. J’ai eu la chance de grandir dans l’un d’eux, en connexion intime avec la faune et la flore : une science, que m’enseigna mon grand-père… Aujourd’hui, pourtant, avec l’exode rural, les habitants préfèrent mener une existence misérable en ville, plutôt que de jouir d’une vie paisible, plus confortable, sur les terres de leurs ancêtres. Plus grave encore : les villages, à présent, effraient les jeunes ; ils les considèrent comme des lieux lugubres, des repaires de sorcellerie… Nous devons revenir à nos origines, et non suivre aveuglément les routes du progrès, pavées par l’occident, non adaptées à nos sociétés."
 
L’intelligence du village
 

Blick gratte encore son instrument. Les histoires jaillissent, affleurent sur le bout de sa langue. Sous les harmonies, sourd, surtout, le murmure des Akö, qui donnent le nom à l’album, "le surnom que se donnent les vieux entre eux". Les ancêtresse portent garants de l’avenir, dit-il : "Je voulais intituler mon disque d’un autre nom, imprononçable, qui signifie 'l’intelligence du village' : celle que porte la mémoire de nos organisations sociales, celle, surtout, que conservent les personnes âgées, douées de l’expérience de la vie, responsables de la transmission des savoirs. Dans nos villages existent les mbombogs, des 'maîtres', des ' gardiens de la sagesse', d’un âge tutélaire, ainsi désignés pour leur moralité à toute épreuve : ils tranchent sur des décisions litigieuses, ouvrent des impasses, apportent leur dernier recours sur des problèmes graves…"

Sur sa musique, finalement, les mots se posent. En langue bassa, bien sûr, sa "maternelle" l’un des 260 idiomes du Cameroun, qui impulse à ses mélodies leurs intonations. Car comment chanter autrement ? "Quand tu perds ta langue, tu perds le chemin qui te mène à tes traditions, à tes coutumes, à l’essence de ton identité, explique-t-il. Aujourd’hui, les enfants ne parlent plus ces langues. Nos grands-parents, eux, ne parlent qu’elles. Comment, dès lors, traduire avec exactitude leurs émotions, leurs regards sur la vie ? Avant de venir à Paris, je n’avais pas vraiment conscience de ce phénomène. La France m’a renvoyé fortement chez moi. Je devais proposer ce que j’avais dans mon sac..."

Un dépouillement précieux
 
Au fil de onze titres bien ourlés, Blick Bassy parle donc d’éducation et de transmission, pas forcément celle dispensée par l’école, parfois réduite à la résolution d’équations ou à l’acquisition de techniques pompeuses, mais bien le "savoir du monde", cette "intelligence du village", que porte la communauté : ces relations heureuses et pacifiées entre individus, hérités de temps ancestraux. 
 
Pour transmettre ce message, Blick Bassy préfère, au groove tapageur d’une batterie, à une instrumentation trop volubile, la subtilité, un dépouillement paré de précieuses couleurs, ténues et choisies – une guitare, un violoncelle, un trombone. De la pureté des silences, il joue aussi : des respirations, sur lesquelles sa voix précise, charnelle, se pose, chant funambule qui révèle son équilibre, son élégance.
 
Au gré de ce projet, Blick Bassy, lui-même, s’étonne, arpente des sentes inédites. Orfèvre averti, il donne à son disque apaisé, magique de sobriété, cette patine, ce son "médium", ce cachet sonore, celui des vieux blues, que vient parfois pénétrer la texture de sons électros actuels. Il y a tout cela dans Akö. Sur ces pistes, un homme se tient debout, à juste distance entre l’enseignement des ancêtres et l’appel aux enfants. À la grâce de son chant…
 

Blick Bassy Äko (Nø Førmat! / Sony Music) 2015
En concert le 8 avril au festival Banlieues Bleues à la Dynamo de Pantin
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Site officiel de Blick Bassy
 
A écouter : l'Invité Culture (07/04/2015)
                     la session live dans Couleurs Tropicales (24/03/2015)
                     la session live dans Musiques du Monde (21/03/2015)

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