Denez Prigent : le chant des terres

Denez Prigent : le chant des terres
Denez Prigent © P. Terrasson

Douze ans que le public attendait son cinquième album… Denez Prigent a pris son temps : il a bien fait. An enchanting garden - Ul Liorzh Vurzhudus, entièrement acoustique, mêle grandeur sacrée, burlesque et énergie terrienne. Un des albums les plus stimulants de l’année.

Il était le petit prince des Transmusicales de Rennes. Il est devenu le roi du chant breton. Tête haute, regard droit et sourire qui vient du cœur, Denez Prigent évoque la genèse d’Ul Liorzh Vurzhudus ("Un jardin enchanteur"), son cinquième album en vingt-deux ans de carrière : "Vers 2009, j’ai été pris dans un flot d’inspiration. Enregistrer un disque aurait interrompu ce mouvement. J’écrivais jour et nuit, sans m’arrêter. Il fallait que je sorte ce que j’avais en moi : une centaine de Gwerz. Les chants que j’en ai gardés ont ensuite tous été rodés sur scène. Quand ils ont été mûrs, mes musiciens et moi les avons enregistrés dans une salle réaménagée en studio." Résultat : Denez a pu joindre la chaleur et la ferveur du live à la qualité d’un enregistrement studio.

Chaleur et ferveur définissent bien cet album, à l’image de ses titres phares, An Old Story et Gwechall gozh, soit deux versions, l’une bretonne, l’autre anglaise, de la terrible histoire d’une femme brûlée comme sorcière car elle avait trop d’amoureux : "Bizarrement, je l’ai d’abord écrite en anglais, puis en breton. J’avais envie de chanter une simple chanson ‘couplet refrain’ depuis longtemps. J’ai cherché à mêler cette structure avec un texte de gwerz, tragique et arythmique. J’aime le côté fantastique de ces histoires. J’ai la gwerz dans mon ADN… "
 

La gwerz, qu’es aco ? "C’est un chant qui remonte au Ve siècle, explique Denez. Il signifie simplement 'les vers'. Un peu comme tous les chants de tradition ancienne, la gwerz est un pleur. Elle raconte des histoires tragiques, des états d’âme. La mort y est omniprésente : naufrages, épidémies, guerres, amours malheureuses." Partant du même prérequis, les Noirs d’Amérique créeront le blues. D’où l’impression solennelle, incantatoire, qui se dégage d’Ul Liorzh Vurzhudus.
 
Mais pas seulement. La joie et la transe y sont aussi présentes à travers les rythmes du Kan ha diskan, chant à danser dont le bpm est proche de celui de certains morceaux électro. Ainsi avec Peñse Nedeleg ("Le naufrage de Noël"), malicieux et entrainant : "Sur le rythme d’une danse fisel, j’ai inventé une histoire burlesque, sourit Denez. Celle d’un réveillon de Noël interrompu par le naufrage d’un cargo… Des dizaines de caisses de tabac échouées sur la grève. Vite récupérées… Et les habitants concluent en espérant un nouveau naufrage pour le Nouvel An, mais avec du papier à rouler…" Un humour noir qui, par le miracle de la voix unique de Denez Prigent, résonne en harmonie avec le sacré, le mystique, le terrien. Paradoxe essentiellement breton.
 
Le breton est une musique
 
Denez est né le 17 février 1966 à Santec, près de Roscoff, sur la côte du Finistère. Son père, instituteur, parlant breton, ne juge pas nécessaire de lui transmettre sa langue maternelle. ("On a inculqué aux gens de sa génération que le français était la langue par laquelle on réussit et le breton la langue du passé.") Qu’à cela ne tienne : Denez, tout gamin, découvre auprès de sa grand-mère l’éclat du breton : "Dans mon imaginaire d’enfant, j’ai aussitôt associé cette langue aux paysages préservés et sauvages de la côte, à ses roches découpées. Le breton est une musique, avec des notes."
 

Dès 1982, à seize ans, Denez commence à chanter dans des festoù-noz. Parallèlement, après des études d’arts plastiques et de breton à Rennes 2, il devient enseignant dans un lycée public de Carhaix, ville où il rencontre l’une des mythiques sœurs Goadec, Eugénie. Il anime, dans le même temps, une émission en langue bretonne sur Radio France Armorique.
 
Tout cela se termine par ses débuts de musicien professionnel : en décembre 1992, pari fou d’Hervé Bordier, fondateur des Transmusicales de Rennes, Denez passe dans ce temple du rock, entre Me Phi Me et The Pale. Seul et mince, a capella, tout de noir vêtu devant son micro, main droite à l’oreille, il interprète ses Gwerz et ses Kan Ha Diskan… Le public rock, d’abord interloqué, lui fait un triomphe. Un an après sort son premier album de chants traditionnels, pour la plupart interprétés a capella : Ar gouriz koar ("La ceinture de cire"). Aride. Sauvage. Follement rock. Un succès à nouveau.
 
Suivront trois albums, en 1997, 2000 et 2003, avec lesquels Denez et sa voix expérimentent diverses voies, dont celle, très réussie, du mariage avec l’électro, tendance jungle, en 1997. Vient ensuite l’ouverture aux musiques du monde et à leurs instruments, qui culmine dans son Jardin enchanteur d’aujourd’hui : qui penserait que sa superbe et celtique ouverture, Kredin ‘Raen, a des racines grecques ? Comme le disent aussi bien Denez que les Corses d’I Muvrini : c’est quand on est enraciné qu’on peut être universel.
 
Denez Prigent, An Enchanting Garden - Ul Liorzh Vurzhudus (Coop Breizh) 2015
Site officiel  de Denez Prigent 
Page facebook de Denez Prigent