Trente ans du raï en France

Trente ans du raï en France
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À l’occasion d’un gigantesque concert anniversaire célébrant les trente ans du raï en France, ce vendredi 29 janvier au Zénith à Paris, retour sur trois décennies musicales aux allures de saga avec des protagonistes devenus célèbres, Khaled ou Cheb Mami, mais aussi de jeunes artistes comme L'Algérino et d'autres encore.

Si en janvier 1986, dans les loges de la Maison de la culture de Bobigny, on avait dit à Cheb Khaled, Cheb Mami ou Cheba Zahouania que trente ans plus tard ils en seraient là, la prévision aurait déclenché un fou rire général. À cette époque, ce ne sont que des gosses jeunes, beaux, talentueux, portés par un élan de liberté et des nappes de synthétiseurs.

Ils portent la voix de la jeunesse algérienne, un grand souffle d’air frais sur la chanson, les traditions et la bienséance. Au bled, mais aussi en France, c’est la folie. En janvier 1986, lorsqu’ils se produisent pour la première fois dans l’Hexagone, la diaspora répond à l’appel. 

Les chebs chantent la fête, le désespoir, l’amour et les nuits blanches, devant un public d’immigrés exaltés. Leur talent ? Electriser les ardeurs des danseurs et électrifier le raï traditionnel des campagnes. Chanter tout haut ce dont la jeunesse rêve tout bas. Défier l’ordre établi et embrasser la modernité à pleine bouche. Ce concert, historique, est l’acte de naissance du raï en France. En trois décennies, le genre a épousé le destin de la communauté "beur" en France. Pour le meilleur et pour le pire.
 

1986-1996 : Barbès

Dans la France de François Mitterrand, le contexte est favorable à la diffusion du raï. Les "beurs", (français d’origine maghrébine) dénoncent le racisme et réclament plus d’égalité. À Paris, capitale de la sono mondiale, des figures émergent, comme le groupe Raïna Raï, l’un des pionniers du raï électrique fondé par des immigrés de Sidi Bel Abbès.
 
En décembre 1986, seulement quelques mois après le concert de Bobigny, Mami est le premier cheb à remplir le temple parisien des variétés, l’Olympia. Très vite, le raï devient une fenêtre positive sur l’Algérie. En 1987, Martin Meissonnier produit Kutché, de Safy Boutella et Khaled. Ce n’est pas l’album le plus célèbre du "King" du raï, - il a "seulement" été écoulé à 20.000 exemplaires-, mais avec Kutché le genre sort des circuits communautaires. Peu à peu, le raï devient l’une des bandes-son des années 90.
En 1992, alors qu’en France, Didi devient un gigantesque tube, l’Algérie bascule dans la violence islamiste. Les terroristes s’en prennent à la culture, et Cheb Hasni, icône du raï sentimental, est tué de deux balles en septembre 1994. La semaine suivante, plusieurs chanteurs se réfugient à Paris.
 
Alors que Cheikha Remitti chante encore dans les cabarets de Barbès pour les initiés, les chebs basculent dans la variété. La chanson Aïcha, écrite par Jean-Jacques Goldman et interprétée par Khaled, est consacrée Meilleure chanson française aux Victoires de la Musique 1996. Le disque se vend à plus d’un million d’exemplaires à l’international et est repris dans plus de quinze langues.
 
1997-2007 : Splendeurs et misères

L’année 1998 marque l’apogée du raï et enclenche son déclin. Mami ouvre la voie au rap’n’b avec le rappeur K-Mel d’Alliance Ethnik dans Parisien du nord. Ce titre est produit par Imhotep du groupe marseillais IAM. En septembre, en écho à la victoire de la France à la Coupe du monde de football, le concert légendaire 1,2,3 Soleils réunit Khaled, Faudel et Rachid Taha au palais-Omnisport de Paris-Bercy. La France se rêve "black, blanc, beur".

Pourtant, la décennie 2000 est rude pour les grandes voix du raï. Ironie du sort, seule Cheikha Remitti largement pillée par les chanteurs de raï électrique connaîtra le succès sur le tard, avec Nouar, un album au parfum capiteux, qui la fait découvrir au grand public.

 
Accablés par diverses affaires, plusieurs chebs disparaissent des scènes. Mami, "le prince du raï", est incarcéré pour violence envers son ancienne compagne. Mais le renouveau viendra de jeunes Français, qui ont grandi en écoutant du raï et du rap, et qui ont envie de les fusionner. Le duo de producteurs Kore & Skalp monte le collectif Raï'n'b, sortent plusieurs compilations et organisent plusieurs concerts à Bercy, ce qui offre un nouveau débouché à un secteur en panne.
 
2007-2016 :  Mp3 et chicha

Encore et toujours, le raï évolue au fil des mutations urbaines et technologiques. Après la cassette et le CD, voilà le temps du mp3. Les DJs des "cafés chichas" remixent à l’infini les tubes historiques du raï électrique. Les figures comme Cheb Hasni, inspirent les rappeurs, comme l’Algérino, RimK ou Jul.

Le vocodeur, omniprésent en Algérie depuis une décennie, devient monnaie courante dans le hip hop hexagonal. Absent des radios généralistes, le raï est redevenu une musique communautaire maghrébine qui s’écoute dans la pénombre des "cafés chicha" ou sous les spots des boîtes "orientales". 
 

Alors que Khaled et Mami accusent le coup de leur récente condamnation pour plagiat par Cheb Rabah, en juillet 2015, seule Zahouania, tire son épingle du jeu. Elle a su accompagner le mouvement raï’n’b et figure sur tous les remixes des DJs, devenus les nouvelles stars du raï. L’ancienne cheba est maintenant une dame, qui a réussi à défier le temps. C’est la tête d’affiche du concert du 29 janvier au Zénith, qui célèbrera trente ans de raï en France avec une cinquantaine d’artistes, mais sans les figures historiques Khaled, Raïna Raï ou Mami.
 
Concert 30 ans du raï au Zénith à Paris le 29 janvier 2016
Compilation 30 ans du raï (Universal) 2015
Page Facebook de 30 ans du Raï