Maïa Barouh, électriser les traditions nippones

Maïa Barouh, électriser les traditions nippones
Maïa Barouh © L.V.Baroncelli/M. Geromini

A tout juste 30 ans, la flûtiste et chanteuse franco-japonaise Maïa Barouh, biberonnée à toutes les musiques du globe, a trouvé sa voie musicale : relire, à la grâce de bidouilles, d’électro, d’amour et de fun, les chants traditionnels de son archipel maternel. L’entreprise fut, pour elle, un moyen de combattre le désastre intérieur, provoqué par l’accident nucléaire de Fukushima. En résulte aujourd’hui, Kodama ("Echos"), un disque malicieux, original et bien frappé. Portrait.

Dans le rire solaire de Maïa, résonne en cascade sa signature : celle d’une tout juste trentenaire, à l’aise avec ses identités multiples. Fille du compositeur français Pierre Barouh, créateur du label Saravah, auteur de la légendaire BO d’Un Homme et une femme de Claude Lelouch, et d’une mère japonaise, artiste-peintre, elle grandit, enfant, en équilibre sur les deux pays, aux antipodes, de ses parents. Le grand écart lui sied bien. Sans trop peser d’un côté, ni de l’autre, elle s’épanouit.

En France, elle fréquente une école d’État japonaise, côtoie le système scolaire, les rituels, les fêtes du pays du Soleil Levant, où elle passe ses vacances, chez ses grands-parents. Tôt, son père lui ouvre les oreilles, trace ses chemins vers des contrées musicales : tant de voyages !
 
Direction le Brésil, où elle adopte la flûte, son instrument, l’Afrique, le bleu du jazz, les mots chantés et une multitude d’harmonies et de grooves. "Dans l’air, je captais toutes les musiques", se rappelle-t-elle. Toutes ? Non. Certains échappent à sa compréhension. Les musiques nippones s’appréhendent difficilement. "Au Japon, entre les musiques traditionnelles et la commerciale J-Pop, existe un énorme mur de 'sons', qualifié d’underground. Depuis l’étranger, il faut vraiment savoir où chercher ! J’abordais donc les musiques de mon archipel maternel, de manière exotique", explique-t-elle.

Des fanfares de rue à l’île du Sud.

Maïa a désormais 17 ans. Elle vit à Tokyo, veut devenir musicienne professionnelle. Chaque soir, elle traîne sa flûte dans les clubs underground de la mégapole. L’un, repéré par son père, trône dans le cœur des jeunes Tokyoïtes : "un cabaret-chanson incroyable, tenu par une très vieille dame, complètement funky, coupe afro, tricolore rouge-jaune-vert, cigares et éternels faux-cils : la Big Mama du milieu arty !", décrit Maïa.

 
Dans ce repaire, où se croise la fine fleur créative de la capitale, la jeune femme éprouve son premier choc : la découverte d’une fanfare de rue traditionnelle. "Ces formations existent depuis 1800. Avec leurs petites percussions, leurs ombrelles, leurs kimonos fashion et bigarrés, ce groupe de street music possédait un côté misérable, fellinien, très 'cirque bancal', qui m’a bouleversée". Pour rejoindre la troupe, Maïa se met au saxophone. En parallèle, elle collecte des sons inouïs, sort une compilation chez Saravah…
 
Et puis, échoit ce deuxième choc. En tournée avec son père, elle découvre, dans une île de l’extrême sud du Japon, des chants fabuleux, qui "relient la terre et le ciel", avec une technique et une mélodie hors du commun. "Comme dans le yodel, certaines musiques tsiganes ou mongoles, ils utilisent des claquements de gorge, explique-t-elle. Je revenais régulièrement sur cette île. Je jouais de la flûte, enregistrais ces chants. Mais ils revêtaient pour moi, un aspect trop sacré. Je n’y touchais pas. Longtemps après, je me suis lancée. Je n’ai jamais, pour autant, suivi d’apprentissage trop rigoureux. Telle Maïa l’Abeille, je butine les fleurs qui me plaisent, puis fabrique mon propre miel."

Des chants traditionnels contre Fukushima

Avec la matière collectée tous azimuts, aux quatre coins du globe, au fil des rencontres, Maïa doit forger sa propre musique. Un déclencheur lui indiquera la direction. Deux catastrophes : le séisme et le tsunami de 2011, puis l’accident nucléaire de Fukushima. "Par rapport aux désastres naturels, hélas si fréquents dans leur pays, les Japonais ont déployé, une sorte de philosophie sereine, zen, issue du bouddhisme, dit Maïa. Mais Fukushima ! L’homme seul, et sa soif de progrès portent cette responsabilité. Nous sommes dans une spirale infernale, à laquelle chacun de nous participe, ne serait-ce que par son mode de vie… Tel Frankenstein, nous nourrissons le monstre, par nous, engendré. J’étais donc sous le choc. Totalement démunie. Et puis, j’ai réalisé que je devais me battre avec mes armes d’artiste, ma musique. Dans les chants traditionnels, j’ai trouvé cette source de vie, et d’énergie. Je m’y suis engagée, c’était ma mission. J’ai réappris à marcher".

Dans tout le Japon, cet archipel qui s’étend en latitude du Québec à Cuba, du Nord rugueux aux chaleurs du Sud, où la floraison des cerisiers s’échelonne sur six mois, Maïa collecte donc des chants traditionnels, ceux des marins, des villageois, des chants d’amour, des blues du quotidien, beaux comme des haïkus, des créations "écologiques", qui célèbrent la beauté naturelle de leur pays…

Si studieuse soit sa démarche, elle n’en reste pas moins sensible, amusée, instinctive. Sur ces chants, avec la complicité de son producteur Martin Meissonnier, Maïa s’amuse, bricole, bidouille, ajoute l’électro, transcende leurs aspects gutturaux, puissants, humains, avec sa musicalité éclectique.

 
Aux côtés de ce patrimoine, elle laisse éclore ses propres compositions, engagées. S’élève alors un univers unique, entre traditions ancestrales et mangas, empreintes séculaires et électro-pop futuriste. Un puzzle fascinant, qui unit sa voix. Son disque, récemment sorti, s’appelle Kodama : "Echos". "Cette culture ancestrale, transmise par l’oralité, m’est parvenue par bribes : une poignée de chansons conclut-elle. A mon tour de les lancer dans l’air, transformées, pour qu’elles fassent échos. En espérant que d’autres, après moi, puissent les attraper au vol".

Maïa Barouh Kodama (Saravah) 2015
Page Facebook de Maïa Barouh
En concert le 6 mars à Paris à la Maroquinerie