Le monde psyché et barré de Moodoïd

Le monde psyché et barré de Moodoïd
Moodoïd © Fiona Torre

Moodoïd, mené par Pablo Padovani, fait l’événement avec Le Monde Möö, album qui navigue entre prog rock sixties, jazz aventureux, explorations world et poésie barrée. Le choc d’un groupe français résolument inclassable.

Quelque part vers le début des années 1920, on a commencé à dire que les choses pouvaient être bizarroïdes. Le suffixe -oïde, qui jusque là n’appartenait qu’aux savants, a commencé à contaminer la langue de tous les jours. Et lorsque le rock, la bande dessinée et le graphisme ont commencé à rêver ensemble de vastes paysages d’un ailleurs interstellaire ou purement mental, on a mis des -oïde partout – "Tu vois, hein, c’est un truc jazzoïde, quoi…"

Pablo Padovani a repris ce suffixe précis et vague à la fois pour l’accoler au mood, mot anglais qui n’a pas d’équivalent en français, ou au mou, concept mouvant s’il en est… Et Moodoïd est à la fois l’aventure d’un jeune musicien et une sorte de révélateur culturel, qui englobe tant d’univers et de parentés qu’il convoque tous les publics possibles : rêveurs raisonnables et esprits sans amarres, adolescents abordant à peine l’exploration de la planète rock et quinquagénaires revenus de toutes les nostalgies, sonos imposantes d’audiophiles et lecteurs distraits des transports en commun. Le Monde Möö est en effet un album étrange mais immédiatement accessible, férocement original et pourtant parent de références facilement identifiables.

Un univers hybride

Moodoïd navigue souvent dans les parages des premiers albums de Pink Floyd, à l’époque où les compositions de Syd Barrett dessinaient un univers mi-enfantin, mi-aventureux, et soudain on entrevoit le Patrick Juvet d’Où sont les femmes dans Bleu est le feu ou la candeur du Christophe du début des années 1970 dans Bongo Bongo Club.

Il y a un peu de perversité dans cette pop psychédélique ouatée et cinglée, mais on ne sait si c’est plus l’exigeante fantaisie lettrée de Frank Zappa ou la rouerie sensuelle d’Air. Et Pablo Padovani sait aussi bien se souvenir de la liberté des tropicalistes brésiliens que du goût de l’aventure de son père, le saxophoniste de jazz Jean-Marc Padovani. Alors Heavy Metal Be Bop 2 vogue entre post-jazz à la Sun Ra et slow érotisant intersidéral à la Ziggy Stardust.

Il est vrai que, pour ce projet, ce multi-instrumentiste et chanteur s’est entouré de featurings instructifs : le violoncelliste Vincent Segal de Bumcello, le vénérable Didier Malherbe de Gong, le spécialiste des instruments orientaux Gilles Andrieux, les voix de Riff Cohen et Maud Nadal… Et, pour les concerts, Pablo Padovani s’entoure de trois musiciennes et choristes qui travaillent à transcrire cet univers hybride, mouvant et qui, curieusement, a peu de prédécesseurs en France et en français.

Car Pablo Padovani parvient à trouver une belle expression dans sa langue natale, si souvent désertée ces dernières années par la pop hexagonale. Une belle distance entre candeur et invention, entre liberté poétique et assomption sereine de presque-clichés savoureux – comme le refrain-mantra "La lune n’appartient à personne / Jamais tu ne pourras l’attraper". Un album que l’on a envie d’entendre comme un prélude à une saison pop française qui serait enfin aventureuse et libre.

Moodoïd, Le Monde Möö (Entreprise/Third Side Records) 2014
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