Printemps de Bourges 2011

Printemps de Bourges 2011
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Au 35e Printemps de Bourges, Catherine Ringer, Cali, Yael Naim, Moriarty ou The Do confirment. On découvre L, Oh La La ou Pitcho. Avec de plus, une création consacrée à l'Afrique, intitulée Yéké Yéké. Une édition riche et dense.

Le 35e Printemps de Bourges aura été notamment, une fois de plus, une grande célébration de la vitalité créative de la scène française. La priorité de l'équipe de programmation dirigée par Christophe "Doudou" Davy n'est pas de faire le compte des gros succès de ventes ni de reproduire les classements des buzzomètres annuels des rubriques people. Le Printemps fait le compte des aventures stimulantes de la saison et des promesses les plus prometteuses, comme le ferait un historien des musiques populaires dans quelques années.

Alors, certains concerts revêtent un enjeu qui dépasse de loin la seule réussite d'une soirée. Ainsi de L, attendue au tournant après la brassée de superlatifs qui ont accueilli la parution de son premier album, Initiale. Jeudi 22 avril, elle était programmée en première partie de Yael Naim et David Donatien, installés pour trois soirs au théâtre Jacques-Cœur (une résidence chaleureuse, un concert boisée et lumineux).

Bourges était son premier "vrai" concert avec ses musiciens, ce qui explique sans doute que ceux-ci aient fini par être son principal handicap, mettant tant de soin à correspondre à l'ambition des arrangements en studio qu'ils négligeaient l'écoute – voire la courtoisie – que l'on attend des accompagnateurs d'une chanteuse. Certaines émotions de ses chansons s'y sont diluées et sa voix s'y est même parfois noyée. A ses incontestables séductions d'écriture (belles images, mots drus, litotes virtuoses) et à sa riche palette d'émotions, elle doit encore ajouter la science de la scène qu'exige l'accueil critique et commercial de son premier album.

On attendait aussi avec impatience le retour à Bourges de Catherine Ringer. En 2008, elle avait donné un concert magnifique en honorant après la mort de Fred Chichin l’engagement des Rita Mitsouko. Elle a une nouvelle fois été superbe et émouvante en choisissant de ne pas rester dans la seule célébration de son premier classique et de faire entendre les nouvelles chansons de son album personnel Ring N’ Roll, comme Vive l’amour, Punk 103 ou Prends-moi

Voix puissante, riche, audacieuse, ductile, Catherine Ringer confirme être une des artistes françaises les plus impressionnantes en scène. Bien entourée par cinq musiciens fervents et attentifs (dont son fils Raoul Chichin), elle a choisi à Bourges de ne pas s’appesantir sur son passé ritamitsoukien : seulement une poignée de chansons, La Jalousie, La Sorcière et l’Inquisiteur, Le Petit Train ou, en rappel, une furieuse version de C’est comme ça avec une guitare lyrique et furieuse de son fils, dans un style très différent de celui de Fred Chichin. Elle a aussi instauré un beau rite en chantant seule en scène, sur une bande d’orchestre jouant du Malher, la chanson Malheurqui s’adresse à son compagnon mort – "pour que l’on fasse le deuil ensemble", dit-elle au public.

Le Printemps de Bourges a été une fois de plus l’occasion de confirmer combien Cali, qui ne fut pas à ses débuts un artiste de scène absolument convaincant, est devenu aujourd’hui un impressionnant magicien du spectacle, incarnant sur le plateau toutes les libertés, tous les élans, toutes les ferveurs du rock’n’roll. Avec les chansons de son dernier album, La vie est une truite arc-en-ciel qui nage dans mon cœur, Cali montre sur scène un allant qui évoque celui de Bono de U2 – avec sans doute moins de vanité planétaire.
 
De même, Zaz a montré sur la même scène immense du Phénix combien les couleurs jazz et les considérations intimes de ses chansons peuvent toucher le public le plus large et incarner une jeune France rebelle et tendre à la fois. À l’autre bout du spectre, on a pu entendre dans les des deux petites salles du 22 des groupes et formations en plein décollage, comme Oh La La, mené par Natacha qui fut la chanteuse d’AS Dragon, et qui a découvert l’exact point de tangence entre l’inspiration écervelée des yé-yé et les goûts synthétiques des années 80. Ou le hip hop jazzifiant de Pitcho, qui interroge identités et image de soi d’un Congolais de Belgique. 

Par ailleurs, Bourges a amplement confirmé que certains Français maîtrisent parfaitement une expression anglophone, à commencer par Moriarty dont le nouvel album, The Missing Room, compte parmi les plus sûres splendeurs de la saison, et dont la présence sur scène est d’une singularité et d’une audace superbes.
 

Dans le domaine du metal, les Toulousains de Punish Yourself, le visage et le corps entièrement peints de couleurs fluorescentes, prouvent dans un orage de rock extrême et d’hard-tech leur place parmi les sensations scéniques les plus fortes du genre. We Are Enfant Terrible, trio lillois, fait entendre un électro-rock survolté qui a ouvert avec force la longue Rock’n’Beat Party de presque douze heures dans la nuit de samedi à dimanche.

Et, un peu plus tard dans la soirée, The Do a démontré que le jeune groupe surdoué et impulsif s’est mué en une étonnante formation de scène inspirée et féconde, Olivia B. Merhilati et Dan Lévy étant entourés de quatre multi-instrumentistes qui précipitent un nombre surprenant d’idiomes musicaux dans une sorte de psyché-rock-électro contemporain jouissif et audacieux.
 
France-Afrique, aller-retour

La création du Printemps 2011, intitulée Yéké Yéké, proposait le 22 avril, une double réappropriation : chansons françaises interprétées par des artistes africains, titres africains chantés par des Européens. À la fois audacieux et sans surprise.

Les Français sont toujours surpris de découvrir que leur patrimoine chanté est partagé par toute la francophonie, et donc notamment par les Africains. Il y a presque vingt-cinq ans, déjà, sa maison de disques avait refusé à Salif Keita son projet d’album de reprises de chansons françaises… et le chanteur malien avait sorti le magnifique album Sosie sur un label scandinave.

Forte du constat évident d’une interpénétration des cultures musicales, une programmatrice du Printemps de Bourges, Sonia "Madamelune" Bester a monté une rencontre mutuelle entre répertoires et artistes venus d’Afrique et d’Europe, en reprenant le titre du tube mondial de Mory Kanté en 1987, Yéké Yéké. C’est d’ailleurs le chanteur guinéen, dans son impeccable costume blanc, qui ouvre le spectacle avec Pars de Jacques Higelin, compagnon de nombre de ses aventures musicales et humaines dans les années 80.

Autour de lui, un groupe emmené par les guitaristes Sébastien Martel et Nicolas Repac, deux habitués des rencontres multiculturelles, avec Lansine Kouyaté ("le Jimi Hendrix du balafon" selon Martel), le flûtiste Aly Wagué, le bassiste Doudoumboka et le batteur Patrick Goraguer. D’emblée, le ton est donné : Mory n’est pas tout à fait à l’aise avec les méandres d’une mélodie épousant au plus près la prosodie de la langue française mais, dès que celle-ci devient plus ample, il peut faire entendre les sortilèges de sa voix habitée.

De la même manière, Victor Démé abordera Aline de Christophe et Des laids des laids de Serge Gainsbourg, Mamani Keita reprendra Andy des Rita Mitsouko, Vieux Farka Touré chantera Comme un avion sans ailes, Cheikh Lô s’appropriera Comme d’habitude de Claude François : grandes voix à l’aise dans les romantismes de la chanson française, parfois en difficultés devant les buissons de consonnes et les ronces touffues de la langue. La Capverdienne Mayra Andrade, de langue maternelle vocalement proche (le créole capverdien, dont la matrice est portugaise), en profite sans doute dans sa reprise enthousiasmante de Comme un boomerang de Gainsbourg.

Plus surprenante peut-être, la plongée de Piers Faccini dans une chanson mandingue – très convaincant. Et Yael Naim et David Donatien viennent rendre visite à Petit Pays de Cesaria Evora (une rencontre naturelle) et Folon de Salif Keita (plus risqué, plus fragile). Et sur quoi s’achève le spectacle ? Sur Yéké Yéké avec tous les artistes du plateau, preuve – s’il en fallait – que certaines chansons africaines appartiennent pleinement à la culture européenne.

Site officiel du Printemps de Bourges