Smockey ni rebelle, ni révolutionnaire, juste libre

Smockey ni rebelle, ni révolutionnaire, juste libre
Smockey © S. Garcia

Serge Martin Bambara, plus connu sous le pseudonyme de Smockey, est un rappeur burkinabè. Membre fondateur du mouvement le Balai citoyen avec son ami Samsk’Le Jah, il vient de mettre sur le marché son 5e album, baptisé Pre’volution, un triple album de 31 titres dans lequel l’artiste revient sur l’histoire récente de son pays. "Pré'volution" est une fusion des termes "prémonition", "révolution" et "évolution". Certaines chansons de cet album ont été écrites trois ans avant l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 au Burkina Faso qui a conduit à la chute du régime du président Blaise Compaoré. Rencontre.

RFI Musique : Pourquoi avoir baptisé votre dernier album Pre’volution ?
Smockey :
C’est un concept. S’il y a "pre’volution", c’est qu’il y a "post’lution". La "post’lution", c’est ce qu’on vit actuellement. Un état de veille citoyenne pour que notre révolution ne soit pas galvaudée, qu’elle serve l’intérêt du peuple. Pour que plus rien ne se soit comme avant, il faut que la pression du peuple continue. Dans ce concept, il y a aussi le côté prémonitoire de certains de nos textes, car les artistes sont toujours à l’écoute de ce qui se dit. Ensuite, il y a le côté "action", c'est-à-dire "révolution". Quand on fait des théories sur la lutte, après il faut passer à l’action. Et enfin, il y a le côté "évolution". Une fois qu’on passe l’aspect révolutionnaire avec les bouleversements, il faut reconstruire, comme le disait le président Thomas Sankara, il faut "oser inventer cet avenir". C’est le rassemblement de ces trois concepts "Prémonition", "Révolution", "Evolution" en sachant qu’on est dans un contexte post-insurrectionnel, qui a donné le nom de l’album. D’où le titre Pre’volution.

Pourquoi avoir choisi de lancer cet album sur les ruines de l’Assemblée nationale ?
Nous voulons que ce lieu soit indubitablement un lieu de mémoire pour les générations futures. Et si notre génération manquait cette occasion de marquer sa présence après 27 ans de dictature, on s’en mordrait les doigts. Il était impératif pour nous de participer à cette histoire. C’était une occasion unique pour le peuple burkinabè de montrer qu’il est digne d’être appelé "Burkinabè" ce qui signifie "homme intègre". Il fallait justifier cela.

C’est un album aux multiples colorations musicales avec plusieurs collaborations d’artistes d’horizons divers. Que recherchez avec tant de collaborations ?

Ce sont des camarades, des amis que j’ai croisés en chemin dans mes expériences artistiques et il me semblait important de partager cela avec mon public, mes mélomanes. Il y en a beaucoup : Amadou Balaké, Awady, Soum Bill, Smarty, et des rappeurs avec qui je partage le même activisme et les mêmes convictions comme Basic Soul, Vermignon, K-Djoba etc. Il y a également Sams’K le Jah , mon compagnon de lutte, Awa Boussim … des rappeurs canadiens tels que Dramatik. J'ai également fait appel à des arrangeurs : Imothep qui est un des membres du groupe IAM, mais aussi à des arrangeurs locaux. J'ai essayé de faire en sorte que tout cela soit fait de façon désintéressée. Et ça l’était. C’était une affaire de camaraderie.

Comment peut-on qualifier votre musique aujourd'hui avec toutes ces collaborations ?
Il ne m’appartient pas de la qualifier. Je n’ai jamais aimé être qualifié. Les artistes aiment bien se sentir en dehors des boites. Le genre musical n’est pas important pour moi. Ce qui compte, c’est l’expression artistique, la sincérité qu’on met dans ses propos, les convictions que l’on défend. Il faut qu'elles soient proches de votre personnalité. Et sur ce point, je n'ai jamais triché. Ce que je dis dans mes albums correspond toujours à ma pensée et à ce que je suis. 

Dans cet album, il y a des sonorités de musique traditionnelle, de la musique urbaine africaine. Est-ce une manière pour Smockey de s’attaquer à un autre public ?
Regardez la tentative d’unicité que nous faisons à chaque sortie d’album. J'ai toujours essayé de rassembler les gens. Même dans le Balai citoyen, j’ai toujours été un partisan du large rassemblement des individus et des genres. J’ai toujours été contre le confinement, car cela nous mène toujours à la débâcle. Un clochard m’a dit un jour à Casablanca : "s’organiser, c’est gagner" et cela est resté en moi. L’unité africaine est très loin… je me sens bien lorsque je suis avec les autres, d’où cette implication de plusieurs artistes dans cet album.  

Même si on ne peut pas vous classifier, votre engagement reste t'il le même ?
C’est important. Je ne sais pas si je veux me rapprocher de l’artisanat ou de l’art, en ce sens où j’ai toujours aimé faire œuvre utile. J’ai l’impression que l’art pour l’art n’a parfois aucun intérêt pour moi. Si on peut intégrer un message dans le ludique, c’est toujours bien. Nous sommes dans la bataille de la communication, sinon nous avons tout en Afrique, chez nous. Nous devons travailler à dénoncer cette dépendance qu’on entretient vis-à-vis des grandes puissances, mais aussi à démontrer que nous avons des qualités. C’est pourquoi je préfère qu’un artiste imprègne sa musique de messages "conscientisateurs" et dépeigne la réalité qui l’entoure.

Votre album est déjà sur le marché, avez-vous déjà un calendrier de tournées nationales ou internationales ?
À la fin du mois de mars 2015, nous avons deux grands concerts à Ouagadougou et Bobo Dioulasso (avec les artistes invités). Et il y a aura la tournée nationale avec la campagne "Après ta révolte, ton vote". Je pense toujours qu’on ne peut se développer qu’à partir de l’intérieur en allant vers l’extérieur. Il faut d’abord une assise chez soi avant d’aller à la conquête de l’extérieur. C’est d’ailleurs la raison qui m’a poussé à revenir au Burkina Faso en 2000. C’était primordial pour moi de rentrer au pays et défendre mes idéaux. 

Depuis 2000, date à laquelle vous êtes revenu, avez-vous le sentiment que votre combat donne des résultats ?
On n‘est pas toujours compris, je le dis dans la chanson Insoumission. On a l’impression que notre combat est vain. À défaut de créer un nouveau système, on peut s’opposer au système en cours. Personne n’a la formule secrète pour transformer notre monde. Quand on est un créateur, il faut éviter d’avoir la sensation que rien de change. Tout ce que vous faites ou dites vous engage. Et il faut le défendre sur scène en tant qu’artiste. Les gens pensent que c’est de la rébellion. Non, c’est de la responsabilité.

Smockey Pré'volution (Autoproduction) 2015
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