Booba, rap fiction

Booba, rap fiction
Booba © DR

Adoré autant que vilipendé, sujet à polémique tant pour ses déclarations que pour ses chansons, le rappeur français Booba réussit à la fois à vendre des disques et à faire parler de lui. Si elles n’ont pas grand-chose de consensuel, les 19 chansons de D.U.C., son septième album, ne se distinguent pas non plus par leur consistance.

Ça commence presque comme une incantation, puisque Booba en appelle aux "Étoiles et constellations". Mais très vite, à peine le premier morceau vient-il de démarrer, que la nécessité de marquer son territoire s’impose : "D.U.C. à l’entrée du domaine, retiens ces lettres de noblesse".  

Accès interdit à ceux qui ne connaissent pas les codes pour décrypter la prose de l’autoproclamé Duc de Boulogne-Billancourt (ville de banlieue parisienne) et ne se sont pas habitués aux effets sur la voix du logiciel Auto Tune, utilisé comme un vocodeur moderne. La déformer, la tordre pour qu’elle ait la sonorité voulue, sans trop se poser la question de son audibilité, comme sur Tony Sosa, sorte de hachis parmentier verbal.
 
La démarche s’inscrit dans une forme de rupture : dans l’histoire du disque et de l’enregistrement, longtemps, les chanteurs ont cherché le moyen de pouvoir restituer leur timbre aussi fidèlement que possible… Aujourd’hui, se changer en robot parlant comme le rappeur français exilé outre-Atlantique est même une source de tutoriels sur Internet !
 
Textes à décrypter
 

Pour les textes, le mode d’emploi peut également s’avérer nécessaire. Exemple : "J’ai la banane comme Taubira, Skywalker dans l’Cohiba". Si l’image suggérée s’inspire de la formule employée par le journal d’extrême droite Minute au sujet de la ministre française de la Justice, elle fait aussi référence à une marque de cigares cubains et une variété de cannabis (d’après le nom d’un personnage de la saga Star Wars).

 
Celui à qui la centenaire Nouvelle Revue française consacrait déjà vingt pages, en 2003, érigé parfois en poète des temps modernes, multiplie les juxtapositions qui ne manquent pas de laisser pantois : "Bruit et l’odeur : Jacques Chirac. Double Moteur : Jack Pirate"  sur Billets Violets ; “Pocahontas, pétasse, pétasse, Avenue Foch” sur D.U.C.
 
Dans le cerveau de leur auteur, nul doute que tous ces mots s’enchainent, mais pour les partager, encore faut-il comprendre la logique qui les anime, alambiquée sinon absente. Ce qui tend à donner, à tort ou à raison, l’impression d’une vacuité intersidérale, plus que d’un art maitrisé.
 
Installé depuis plusieurs années en Floride, à Miami, Booba dessine dans ce nouvel album – le septième de sa carrière – un monde en tous points conforme aux clichés que le rap américain véhicule. Les clips sont là pour enfoncer le clou. Superficiel, mais authentique.

Tout comme la liberté de parole que s’autorise le Français, peu soucieux d’un quelconque respect qui serait déjà une forme d’aveu de faiblesse, là où il est primordial de se montrer le plus fort. Cela donne entre autres "J'te la mets jusqu'à la ge-gor comme si j'baisais Mimie Mathy" (LVMH).
 
Montrer ses biceps et défier l’adversaire a toujours fait partie de la tradition entre rappeurs. Ceux de l’Hexagone, pays où le duel d’honneur à l’épée n’a disparu que depuis quatre décennies, pratiquent avec délectation ces clashs qui relèvent souvent de la joute oratoire, à coup de punchlines, comme on qualifie ces phrases supposées définitives, qui mettent à terre celui à qui elles s’adressent. Sur ce plan, le savoir-faire de Booba, jamais à court de ressources pour son ego, est plus que surestimé. Il suffit de le comparer au rap(volvo)core déjanté du duo stéphanois Schlaasss, sorti de l’ombre depuis peu, pour le réaliser.
 
L'art du mythe
 

Mais dans le rap, ce qui compte n’est pas la réalité. L’important est ce que l’on veut faire croire. L’art du mythe. Et à ce jeu, en revanche, Booba peut se prévaloir de vraies capacités, lui qui étale sa réussite (réelle) comme un argument imparable à toutes les critiques.

 
L’adolescent qui vivait sur la Côte d’Azur lorsqu’il a découvert les États-Unis à la faveur d’un échange scolaire se raconte à 38 ans dans les médias comme dans un film hollywoodien, avec les mêmes ressorts évidents, usés jusqu’à la trame. L’image peut s’avérer trompeuse. "Quand il était adolescent, il avait son cheval", raconte son oncle chercheur au CNRS, dans une interview sur le Web. Et l’astrophysicien Jean Borsenberger de qualifier d’"escroquerie" les positions du célèbre neveu. "Lorsqu’il dit avoir été victime du racisme, ce n’est pas vrai."
 
La part d’ombre d’Elie, le prénom de Booba, entretenue, continue de façonner le personnage et de déchainer les passions entre ses partisans et ceux de ses rivaux. Provoquer est un jeu, et dans ce domaine, le rappeur ne fait que reprendre le flambeau : en 1978, sous le nom de Yaffa, son père sénégalais, résident en France, sortait Sexy Danse, un 45 tours produit par Alan Shelly, pilier de la scène afro-antillaise parisienne. Quelques paroles sans grand intérêt enrobées dans une succession de gémissements féminins aussi lascifs que suggestifs !

Booba D.U.C. (Capitol/Universal) 2015
Page Facebook de Booba
 
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