Taïro, la légèreté au nom de l'efficacité

Taïro, la légèreté au nom de l'efficacité
© Aurélien Chauvaud

Ceux qui lui ont mis le pied à l’étrier, successivement, ont pour nom Akhenaton, Pierpoljak puis Passi grâce auquel il a signé le tube reggae de l’été 2004 avec Elle veut. A 35 ans, le Français Taïro, abonné des featurings en tous genres, s’offre une carte de visite très personnelle avec Ainsi soit-il, son deuxième album.

Les dreadlocks ont poussé et remplacé la tignasse frisée qui s’était retrouvée placardée sur tous les abribus parisiens, il y a tout juste vingt ans : en ce printemps 1993, Taïro est encore Ismaël, le jeune acteur qui incarne le héros du Jeune Werther réalisé par Jacques Doillon. Le film, récompensé au festival de Berlin, n’a pas franchement incité l’adolescent à persévérer sur les plateaux de tournage découverts “complètement par hasard”. L’expérience lui servira toutefois de repère, quelques années plus tard. “Ça m’a ouvert les champs du possible. J’avais fait du cinéma sans l’avoir choisi mais quand j’ai rencontré la musique, je me suis dit que c’était ce que je voulais faire et que j’allais réussir”, confie le chanteur trentenaire.

Une détermination sans faille, comme il le claironne en ouverture d’Ainsi soit-il, son nouveau CD : Ils peuvent être un million à me montrer du doigt, je ne laisserai pas leur raison me dicter mes choix. Je m’en fous, je prendrai le risque : plus que tout, je veux faire de la musique.” Et d’évoquer dans la même chanson les commentaires à son sujet qu’il a encaissés sans broncher : “Il devrait regarder la réalité en face ! Sinon il finira chômeur ou mendiant à ses heures perdues. En tout cas, il terminera dans la rue. Il fera honte à ses pairs et sera renié par ses frères. Au premier concert, il sera pendu.”
 
Efficacité musicale
 
Son premier album officiel, Chœurs et Âmes, paru en 2009, a aussi servi de test de motivation : embourbé dans un conflit avec d’anciens partenaires, Taïro était finalement parvenu à faire racheter son contrat et débloquer ainsi un projet déjà en chantier. La joie avait été de courte durée : “J’étais très libre mais presque abandonné”, confie-t-il. Pas idéal quand en outre les réalisateurs se multiplient. Ajoutez à cela un positionnement artistique en décalage avec l’image de celui qui était présenté depuis une décennie comme le prochain patron du reggae français, et vous obtenez un disque au retentissement limité.
 

Cette fois, il a procédé autrement, dans la forme comme sur le fond. “J’ai compris que de temps en temps, il faut peut-être se mettre dans une case, que c’est plus facile pour le public de comprendre, d’identifier l’artiste et sa musique”, explique aujourd’hui le métis franco-marocain. A la recherche d’une “efficacité musicale” qui lui faisait défaut, il a confié la supervision de l’ensemble des titres au seul binôme TNT (Thomas Join-Lambert et Thomas Broussard, batteur et guitariste) pour avoir une cohérence globale. Surtout, il a mis l’accent sur les mélodies, créées avant les paroles alors que jusqu’à présent il avait tendance à avancer sur les deux tableaux en même temps. Résultat, des textes qui parlent de cannabis (Bonne Weed, High Grade, Love Love Love) ou de conquêtes féminines (Dilemme, J’étais prêt, Elle va me tuer, Tu me donnes chaud).

 
S’il confie avoir voulu “renouer avec les codes du reggae”, Taïro assume aussi son écriture pleine de légèreté qu’il considère comme le fruit d’une évolution :Mon père est un militant politique (d’extrême gauche, NDR) qui a fait de la prison au Maroc, 17 ans d’exil en France. Quand j’étais jeune, j’ai trouvé dans le reggae une manière de poursuivre son combat et à l’adolescence on est facilement dans une forme de rébellion parfois un peu naïve. A un moment, j’ai réalisé que les gens sont autant au courant que moi de l’actualité, ils savent parfaitement dans quel monde ils vivent. Plutôt que de leur dire qui sont les bons et les méchants, est-ce que mon rôle n’est pas de les aider à s’échapper de la réalité ?”
 
Persévérance
 

Quand il s’est plongé dans la musique après avoir assisté en 1996 à un concert des Rootsneg – le groupe de K-Reen, la chanteuse de R&B –, ce Parisien qui a grandi dans le Xe arrondissement était persuadé qu’il allait être “le nouveau Bob Marley”. Sur le plan musical, son éducation s’est longtemps résumée aux 33 tours de sa mère, prof de sociologie : Leonard Cohen, les Beatles, beaucoup de classique mais aussi Kaya de Marley, qu’elle aimait passer pour voir son fils danser. Au collège, ses copains écoutent du rap mais il trouve ça trop “punk” et se laisse séduire par le reggae, plus mélodique. La formule du sound system lui convient, plus accessible quand on ne joue d’aucun instrument. Aux répétitions, il est le plus assidu. Son investissement fait oublier ses lacunes au micro : Je chantais un peu faux, j’étais rythmiquement à côté, incapable de refaire deux fois la mélodie de la même manière, mais je croyais tellement fort à ce que je disais que j’avais une force de persuasion”, analyse-t-il.

 
Après quelques passages sur scène lors des périodiques rendez-vous du milieu dancehall, il est emmené dans un studio où il pose sa voix sur des faces B de 45 tours jamaïcains. La maquette circule, tombe dans les mains d’Akhenaton. Le voilà enrôlé au sein du collectif One Shot monté par le leader d’IAM pour fabriquer la BO du film Taxi 2 produit par Luc Besson et sorti en 2000. Au même moment, Pierpoljak le repère grâce à un morceau paru sur le sampler d’un magazine spécialisé. L’auteur de J’sais pas jouer, en pleine gloire médiatique, l’invite sur sa compilation Plus de cœur = soleil. Taïro devient un habitué des featurings, sa cote monte et grimpe même haut en 2004 avec Elle veut, succès de l’été interprété en duo avec Flya et paru sur Dis l’heure 2 ragga, une série concept imaginée par le rappeur Passi.
 
Une base solide, construite pas à pas, qui a montré son utilité au moment où il lui fallait retrouver de la visibilité, après Chœurs & Âmes, à travers des street tapes dont le caractère officieux ne saurait dévaloriser leur portée, relayée par Internet : Bonne weed a été vue plus de dix millions de fois et Une seule vie dépasse les huit millions ! De quoi garder le moral, quels que soient les aléas de carrière liés à l’industrie du disque.

Taïro, Ainsi soit-il (Polydor) 2013

Actuellement en tournée, en concert à l'Olympia à Paris le 23 novembre.
 
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