Le reggae militant et persévérant de Tiwony

Le reggae militant et persévérant de Tiwony
Tiwony © F. Blanquin

Formé à l’école des sound systems dans les années 90, le Guadeloupéo-Camerounais Tiwony est devenu un pilier inébranlable de ce monde underground du reggae. Avec son best of baptisé Plis Roots passé à la moulinette du sélecteur Polino, une pointure du genre, il ose la musique gratuite.

"Un hors-d’œuvre annonçant le plat de résistance." C’est la formule que Tiwony a trouvée pour présenter son nouveau projet : en attendant l’album "100% reggae roots" sur lequel il travaille depuis nombre d’années et qui l’a mené en Jamaïque il y a quelques semaines, il occupe le terrain avec un best of conçu comme une mixtape : une trentaine de morceaux de son répertoire parus durant la dernière décennie constituent la matière première, mise en valeur par des enchaînements, avec une vision globale, chaque titre étant au besoin réduit pour donner un dynamisme à l’ensemble.

Dans ce domaine artistico-technique, le Français Polino fait figure de référence : son nom est lié à celui de High Fight International à la fin des années 80, puis Stand Tall dans les années 90, deux sound systems qui ont marqué l’histoire de cette scène française imprégnée par les pratiques jamaïcaines. "Je lui ai donné carte blanche et il a fait parler sa magie, son expérience. Je n’ai rien eu à lui dire, j’ai juste apprécié", commente le chanteur trentenaire qui rappelle le rôle joué par ces artistes qui ont défriché le terrain.

Et de citer Nuttea ou Féfé Typical, avec lequel il s’est souvent associé, entre autres pour donner naissance aux albums Double Trouble (2002) et Révolution (2005). "Ils m’ont beaucoup inspiré. Je les ai écoutés avant même de savoir que j’allais prendre le micro", confie-t-il.

Si le rapport à la musique a quelque chose d’assez évident pour le fils de Vicky Edimo, considéré comme l’un des pères de la basse camerounaise, et qui s’est surtout illustré dans les années 70 et 80, son lien avec le reggae passe d’abord par les textes, en empruntant le chemin de l’identification.

Ce que l’adolescent d’alors entend dans la bouche de Tonton David, Mc Janick ou encore NTM fait écho à ce qu’il ressent. "Il y avait un mal-être que l’on n’arrivait pas à exprimer, et en écoutant leurs chansons, on sentait qu’ils parlaient pour nous, directement, en notre nom", observe-t-il aujourd’hui, insistant sur le fait que la proximité était naturellement plus grande avec ces artistes francophones ou créolophones qu’avec leurs homologues jamaïcains.

Chez lui, le jeune Ronnie – son prénom pour l’état civil – bricole ses "petits freestyles", s’enregistre de façon artisanale en branchant un casque sur la prise du micro. Le jour où l’un de ses copains organise un sound system, il tente le coup à l’heure des balances. "Ah tu sais faire ça ? Viens ce soir", lui lance-t-on.

A cette première soirée, succède une autre quelques jours plus tard, pour l’anniversaire de Sista Tchad, artiste dancehall, elle aussi débutante à l’époque. Les premières connexions locales se font et très vite, avec une poignée de passionnés de sa génération, le voilà cofondateur du collectif Influence Sound system qui se fait rapidement une réputation aux Antilles.

Pourquoi ne pas continuer l’aventure à Paris ? Le lycéen Tiwony y débarque, se refait son réseau, fréquente les inévitables Espace Massena et Espace des Peupliers où se tiennent les soirées dancehall, s’y fait remarquer et obtient sa première apparition officielle sur l’album du groupe Kreyol Syndikat (monté par Ibis Lawrence, membre du Solar System d’Alpha Blondy pendant quelques temps).

Il n’est pas en métropole depuis un an qu’il se retrouve avec Passi, Stomy Bugsy, Assassin, sur la BO du film Ma 6t va cracker, emblématique de ce bouillon des cultures urbaines où reggae et hip hop sont des cousins qui s’entendent bien. "Ça m’a donné une bonne visibilité, mais ce n’est pas grâce à ça que j’ai pu faire un album ensuite", résume-t-il à demi-mot pour faire comprendre qu’il n’était pas prêt à une telle exposition.

Loin de se décourager, il laboure avec acharnement le champ des sound systems, se construit une discographie imposante avec des featurings à gauche, à droite. Le développement de carrière tel que pensé dans les maisons de disques, avec ses modèles préconçus, n’est pas pour lui.

Et ce best of intitulé Plis Roots en est une démonstration supplémentaire : Tiwony a décidé qu’il serait gratuit, libre d’être téléchargé. "On parle d’amour, d’unité... Il faut savoir donner pour mieux recevoir", justifie-t-il. Et passer entre les mailles du filet de ce système économique dominant que les reggaemen appellent Babylone.

Tiwony Plis roots (7 Seals Records) 2014
Page Facebook de Tiwony
Plis roots téléchargeable ici

A écouter : rencontre avec Tiwony dans La Bande Passante (22/07/2014)