Le punk français, un rendez-vous presque raté

Le punk français, un rendez-vous presque raté
© Belle Journée En Perspective

Du 15 octobre 2013 au 19 janvier 2014, le Musée de la Musique à Paris présente une exposition originale intitulée Euro Punk, une révolution artistique en Europe (1976-1980). A cette occasion, RFI Musique propose de faire un zoom sur le mouvement punk en France, ses initiateurs, ses acteurs, son enracinement… Retour sur un phénomène musical à côté duquel la France a failli passer.

En France, la tradition de la critique est si prégnante que le punk, comme tant d’autres choses, fut un moment plus intellectualisé que viscéral. Mais s’il n’a jamais incarné cet aspect social auquel il est fermement attaché par le poids du mythe, ses racines plongent loin dans les années soixante-dix émergentes. En 1972, exactement, quand Yves Adrien, auteur déjà, plus que journaliste, initia une nouvelle bataille d’Hernani en signant dans Le Parapluie, organe aléatoire de la contre-culture post soixante-huitarde, un article manifeste, "Je chante le rock électrique".

Il brandissait le fier étendard d’un rock énervé et vigoureux, dépositaire de l’esprit des pionniers comme de celui des groupes garage américains de la vague post-Beatles, contre les déviances progressistes, l’esprit baba cool, et le psychédélisme mou qui commençaient à prévaloir. Adrien est affilié à un lieu d’initié, façon village d’Astérix : l’Open Market, échoppe de disque sise rue des Lombards, en bordure des Halles de Paris, dirigée par Marc Zermati. Une sorte de crypte sombre où l’on peut acheter ce rock-là, en import : Velvet Underground, Stooges, MC 5, ce genre…

Les légendes courent sur le traitement "goudron et plumes" réservé par la clique à l’imprudent ou le naïf entré là pour réclamer le dernier album de Genesis ! L’impact des Tables de la Loi électrique signées par Adrien se voit démultiplié quand le déjà vénérable Rock & Folk le republie quelques mois plus tard, et l’offre à ses centaines de milliers de lecteurs d’alors. Dans l’ombre d’Yves Adrien, d’autres se font les chantres de cette vision radicale du rock : Alain Pacadis à Libération, Patrick Eudeline à Best. Ils fédèrent ceux qui préfèreront les New York Dolls à Yes.

Premières étiquettes punk

Au mitan des années 70, tandis que le rock baba au sens large est de rigueur et commence à renforcer son territoire dans les Maisons des Jeunes et de la Culture, là où l’on voue un culte à Pink Floyd et Soft Machine, quelques activistes solitaires ont choisi une pratique plus extrémiste.

Parmi eux, ceux que l’on affublera bientôt de l’étiquette "punk", alors qu’ils n’avaient rien demandé. Bijou, par exemple. Le combo de Savigny-sur-Orge (91) n’est pas exactement constitué de perdreaux de l’année qui ont découvert la magie des trois accords avec les Ramones.

Vincent Palmer passe plusieurs heures sur son manche depuis… 1963 ! C’est dire si sa technique et son expertise sont profondes, et si les cheveux sont longs et les pattes d’eph larges. Après plusieurs formations, dont Pura Vida, Bijou devient un trio et sort son premier album de pur rock’n’roll (avec reprise de Dutronc et cheveux aux épaules) en 1977.

Jacno, Elli et les Stincky Toys

Jusqu’à la fin d’une carrière versatile de quelques années et autant d’albums, ils subiront l’étiquette punk. Comme leurs contemporains Stinky Toys. Jacno a déjà fomenté plusieurs groupes (Bloodsuckers) quand il réunit Stinky Toys avec sa compagne, l’ébouriffante Elli Medeiros. Lui est un aficionado des Who, et Stones, période Brian Jones, et si sa technique est plus rudimentaire que celle d’un Palmer, il réfutera toute sa vie l’appellation punk.

Même si c’est Elli qui "inventa" le truc des épingles à nourrice, quand Malcom McLaren la découvre dans une boutique parisienne, il en importe le concept en Grande-Bretagne. En même temps, il invite les Toys à partager l’affiche du premier Punk Festival de Londres, avec The Clash, Sex Pistols et les Damned, le 21 septembre 1976.

Les Stinky Toys, enfin, Elli, en décrocheront une couverture du journal britannique Melody Maker, mais en France, la presse spécialisée ignore encore le phénomène. Seul un fanzine élitiste, Rock News, créé par Michel Esteban et Lizzy Mercier-Descloux, et émanation de la boutique de T Shirts Harry Cover (là où McLaren vit les épingles à nourrice de Medeiros, aux Halles, à deux pas de l’Open Market) publie les noms de ces jeunes pousses : Stinky Toys, Loose Hearts, 1984, Angel Face, Strike Up, Asphalt Jungle (le groupe de Patrick Eudeline), Guilty Razors, dont le personnel fluctue de l’un à l’autre.

Bientôt une vraie révolution arrive avec les Parisiens de Métal Urbain, qui remplacent la batterie par une boîte à rythmes et dont les imprécations rageuses et modernistes séduisent, là aussi, l’Angleterre. Mais très vite, c’est encore la presse, même underground, comme le très hype Façade, qui subtilise le vocable, pour le sticker sur une bande de jeunes gens à la mode du quartier des Halles.

Edwige, créature affriolante et peroxydée est baptisée "reine des punks", parce que les Punks, Stinky Toys en tête, profitant de leur origine sociale petite-bourgeoise du centre de Paris, deviennent un fétiche de la jet set du Palace et consorts. Ils sont tellement drôles quand ils cassent tout et vomissent leur bière dans les fêtes des aristos décadents, qui se passent dans des 300m carrés haussmanniens où le champagne coule à flots !

Nous sommes donc bien loin du punk britannique, social et revendicatif, prolétaire et sanglé dans ses oripeaux originaux. D’ailleurs, les Stinky Toys, par exemple, affichent de ce côté-là un look résolument sixties : costumes étroits pour Jacno, twin set, ou corsaire et talons aiguilles pour Elli.

Ce punk hexagonal, s’il n’est pas prolétaire ni générationnel (les jeunes Français vont bientôt souscrire en masse à Téléphone, puis Trust), reste géographiquement limité. A Paris, Bijou a signé chez Philips, les Stinky Toys en font autant chez Polydor. Les autres, Asphalt, Métal Urbain, 1984 restent cantonnés aux 45 tours sur des micro labels.

Ailleurs, c’est le désert. La Normandie a été pionnière grâce à Little Bob, pionnier indubitable du Havre, qui trouva à éclore concomitamment avec le pub rock des Doctor Feelgood et autres Tyla Gang. A Rouen, les Dogs, cousins de Bijou (le trio, la culture "classique", l’élégance et la science guitaristique) feront une solide et jolie carrière.

Marseille, Nantes, Lille ? Rien. Bordeaux émergera un peu plus tard, dans une veine également très rock’n’roll plutôt que brouillonne punk. Seul Lyon devient fugacement "capitale du rock français" grâce à Electric Callas, sous influence Bowie, Roxy Music, et Stooges. Marie & Les Garçons, divins exégèses du Velvet Underground vireront rapidement vers l’autre mouvement musical du temps, le disco ! Et Starshooter, punks revendiqués, dans une version roborative et adolescente vitaminée : ils boivent du lait fraise, jouent à cent à l’heure, s’habillent de couleurs vives et ont choisi des pseudos idiots (qui se souvient que Kent se nommait Kent Hutchinson ?). Eux feront des tubes, et quelques albums à succès.

Le punk hexagonal est ainsi délimité, et louche clairement vers New York plutôt que Londres. Seuls Bijou, Dogs et Starshooter feront plusieurs albums. Les Stinky Toys se séparent avant même la sortie de leur second, parce que Jacno invente la vague suivante, avec un maxi où il marie sa Rickenbaker avec un synthé, pour un Rectangle qui ouvre une brèche au post punk, à la new wave, et aux "jeunes gens modernes".

La génération post punk sera plus complète et plus diverse. C’est une autre histoire, mais elle doit forcément beaucoup à ceux qui ont entrebâillé la porte d’un rock vif et nouveau.

Exposition Euro Punk, une révolution artistique en Europe (1976-1980) au Musée de la Musique à Paris
Cycle de concerts du 23 au 27 octobre à la Cité de la Musique à Paris avec Public Image Limited, Cheveu, Kap Bambino, etc.