Aux sources de Tony Allen

Tony Allen. © Blue Note

Avec The Source, signé sur Blue Note, Tony Allen, ex-batteur de Fela, et co-artisan de l’afrobeat, commet un disque de jazz, au croisement de toutes ses routes, de toutes ses influences… Rencontre avec un maître du rythme, qui conjugue sa musique au présent.

Sous sa casquette de cuir noir, son regard de sorcier, ses yeux ténébreux, parfois traversés d’une malice fugace, percent l’air. Le batteur nigérian Tony Allen, 77 ans, possède cette aura : une présence. Peu disert, son magnétisme exprime ce que ses mots ne disent pas. Imperturbable, il explique, en anglais, comment il a sorti le "disque de sa vie", sur le "label de ses rêves" : "Je souhaitais, depuis de nombreuses années, signer chez Blue Note : l’idéal pour un disque de jazz… On a finalisé les contrats. That’s it". That’s it – ces deux syllabes synthétisent la philosophie de Tony : une manière d’être au présent, sans fioriture ni embrouille. Dans le tempo. 

Le beat initial

Ce nouvel opus, son douzième, s’intitule The Source. Sur ses onze pistes, Tony mêle ses racines, en rhizome : plurielles. "Je ne joue pas des standards au sens classique, dit-il. Je réarrange, comme dans une bonne cuisine, avec un panel d’ingrédients, tout ce qui constitue mes routes empruntées."

Pour gonfler la rivière Allen, plusieurs sources se croisent. La première plonge dans l’ébullition des années 60, à Lagos, ville enfiévrée 24h/24h, agitée de nuits blanches, où des rythmes en couleur, en provenance de plusieurs ethnies d’Afrique, s’entrechoquent, où le highlife, à la mode, venu du Ghana, rugit ses sonorités funky.

Sur les sillages pavés de ces beats, dans les rues de la capitale, Tony, ado, se balade, écume les boîtes de nuit. Dans ses itinéraires, un instrument "choc" l’interpelle : "Dans chaque concert, seul le batteur m’intéressait, se rappelle-t-il. Fasciné, je ne regardais que ce musicien tentaculaire, qui jouait de ses quatre membres, ce magicien de la bande, entouré de ses fûts, qui jetait, de ses baguettes, des sorts et des rythmes… " Assoiffé, il écoute, apprend, devient professionnel…

Inventer un langage

Et puis, un jour de 1964, un camarade de "bœuf", chanteur, fraîchement revenu de cinq ans d’étude à Londres, l’invite à jouer de la batterie à ses côtés. Son nom ? Fela Anikulapo Ransome Kuti. Tony raconte : "Fela avait testé quasi tous les batteurs du pays, et aucun ne lui convenait. Jusqu’à ce que quelqu’un lui suggère : as-tu essayé Tony ? Ça a fonctionné !"

L’alchimie se révèle si évidente, qu’à eux deux, ils créent un style : l’afrobeat, mélange de musique traditionnelle nigériane, de highlife, de funk, de jazz, de chant, et de conscience politique, influencée par le mouvement des Blacks Panthers aux USA, révolutionne le visage de la musique…

Sur cette invention magistrale, qui enchanta, bouleversa, électrisa l’Afrique et le monde, Allen reste, là encore, tranquille : "Nous n’avions aucune conscience d’inventer un style. C’est d’ailleurs notre manager qui lui a donné ce nom d’afrobeat. Nous-mêmes nous contentions de jouer, comme nous respirions : au présent…"

Explorer d’autres galaxies

Après quinze ans passés aux côtés du maître, des dissensions apparaissent entre Tony et Fela. Allen, avide d’autres galaxies, prend la tangente. Direction Paris. Un choix qu’il explique ainsi : "Au milieu des années 1980, c’était LE lieu incontournable pour les musiciens. Tous les sons du monde se croisaient dans la capitale française : africains, américains… Les nuits étaient chaudes, et l’atmosphère apaisée."

En France, il rencontre aussi son épouse et emprunte des directions musicales hétéroclites. Celui que Brian Eno considère comme "peut-être le plus grand batteur qui ait jamais vécu", joue des baguettes aux côtés d’artistes aussi variés que Sébastien Tellier, Charlotte Gainsbourg, Air, Jean-Michel Jarre, Cerrone, etc. Dans le même temps, il élabore ses propres langages sur le label Comet Records, se dirige là où son cœur et ses envies le guident.

Et le voici aujourd’hui, avec The Source, un beau disque de jazz, un style que ce fan d’Art Blakey qualifie de "conversation passionnante entre musiciens distingués", un disque bleu, aux  multiples couleurs et textures, aux accents africains, qu’il faut écouter debout et les hanches déliées.

Aux côtés de ses musiciens de toujours, jouent ici le prodigieux saxophoniste Rémi Sciuto, et le tromboniste Daniel Zimmermann. Enfin, à ce casting de onze musiciens, s’ajoute un invité de prestige, le Britannique Damon Albarn – "mon sang, ma famille, mon petit frère", dit Tony. Si, comme une belle synthèse, The Source traverse toute la carrière multiple du batteur, Allen ne saurait pour autant s’y arrêter. Le batteur, visionnaire, regarde déjà plus loin : vers le futur, ses prochains rythmes, ses prochains chemins…

Tony Allen The Source (Blue Note) 2017

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