Seun Kuti, au nom de l’afro-beat

Seun Kuti © Alexis Maryon

Le fils cadet de Fela Anikulapo Kuti publie un quatrième album, Black Times, où il reprend à son compte l’imaginaire révolutionnaire. À 35 ans, ce musicien solaire creuse avec l’Egypt 80, le sillon tracé par son père et continue d’exporter l’afro-beat partout dans le monde.

La première chose que l’on remarque sur le disque Black Times, c’est évidemment sa pochette. Un portrait en noir et blanc pour lequel Seun Kuti s’inscrit dans la lignée des grands révolutionnaires du XXe siècle. Coiffé du béret de Thomas Sankara, il porte les lunettes de Patrice Lumumba et de Malcolm X, et fume le cigare de l’argentin Ernesto "Che" Guevara. Le message de ce quatrième album a le mérite d’être clair pour celui qui estime être à la fois "musicien" et "activiste", dans la droite lignée de son père.

"L’histoire de nos peuples a été complètement bâtardisée, tonne le fils cadet de Fela Anikulapo Kuti. Dans nos écoles africaines, nous avons été éduqués comme si nous étions des sauvages. Les maîtres coloniaux sont venus nous apporter ‘leurs lumières’. Tout cela fait que nous avons l’impératif d’écrire notre propre histoire. Il y a une lutte des peuples noirs qui est ignorée du reste de la classe ouvrière mondiale. En tant que noirs, on doit parler de nos problèmes, trouver des solutions pour se libérer du néo-libéralisme et du néo-colonialisme."

La voix des classes populaires

Dans la grande tradition de sa famille, Seun Anikulapo Kuti se veut être la voix des classes populaires face à des "médias, des institutions éducatives et transnationales, confisquées par l’élite". Le fils cadet de Fela a grandi à Lagos, au sein de la République de Kalakuta, avant d’intégrer à l’âge de huit ans le dernier orchestre de son père, l’Egypt 80, et d’étudier la musique en Angleterre.  "J’ai 35 ans et je serai toujours le fils de Fela, constate-t-il. Mon père est un symbole de solidarité, il a été l’une des voix du peuple. Il a sacrifié sa vie pour les gens et il sert d’exemple aux générations futures."

La présence du guitariste Carlos Santana sur la chanson titre ne saurait faire oublier qu’on danse le poing levé. Le "général" Seun Kuti prône un "Black power" dans la lignée de celui des années 60 et 70. Avec son refrain en forme de mantra, Struggle Sounds est un appel à la lutte, tandis qu’African Dreams rend hommage aux leaders des indépendances africaines. "Notre devoir est de changer l’image que l’on a du succès. En Afrique aujourd’hui, cela dépend du nombre de produits étrangers que tu consommes (…) Je rêve d’une Afrique qui deviendrait plus ‘panafricaniste’, qui userait de ses ressources, de ses richesses et de sa main d’œuvre pour se développer", assure Seun.

Attendu comme le Messie quand il a investi la scène internationale voici dix ans, Seun incarne l’afro-beat comme personne. Quand son aîné, Femi, a modernisé le genre dans une quête personnelle, lui est la voix de Fela. Ce Black Times s’inscrit bien dans le style initié par une figure paternelle dont la lumière baigne toujours sa famille. S’il renouvelle à peine ce mélange de juju beat, la musique des yorubas, de high-life, de jazz et de funk, cet album se révèle d’une rare efficacité avec ses morceaux raccourcis autour des sept minutes au groove toujours hypnotique. Les chœurs féminins renforcent encore la sensualité de cette musique.

Celui qui arbore le tatouage "Fela Lives" dans le dos donne tout sa mesure sur scène, où il est complètement dans son élément. Lorsqu’on l’a vu l’an passé sous la Halle de La Villette, à Paris, il jouait la rallonge, se souciant comme d’une guigne du temps normalement imparti à son concert. Chanteur et saxophoniste ô combien charismatique, il a repris le flambeau de l’Egypt 80 et, même bien remanié, ce groupe est d’une rare solidité autour de sa section rythmique et d’une paire de guitaristes inoxydable. La seule réserve concerne l’orthodoxie quant à un afro-beat largement supplanté au Nigeria par le hip-hop et ses dérivés.

Mais comme en témoigne ce disque étincelant - et la parution ces jours-ci du dixième album de son frère, Femi, One people, One world – les fils Anikulapo Kuti sont, de loin, les mieux placés pour faire vivre l’héritage de Fela. Une œuvre qui, plus de 20 ans après la mort du Black Président, ne cesse d’être redécouverte, de l’Afrique jusqu’aux quatre coins du monde occidental.

Seun Kuti Black Times (Strut Records) 2018
Page Facebook de Seun Kuti