"Noirs et Fiers", la musique des droits civiques

Martin Luther King à Chicago. © Getty Images

Lorsque le pasteur Martin Luther King est assassiné le 04 avril 1968 au Lorraine Motel de Memphis, la communauté africaine-américaine est désemparée. Qui portera désormais le flambeau de la contestation ? L’unité des noirs d’Amérique est subitement fragilisée et chacun cherche sa voie. Une seule forme d’expression parvient à réconcilier les aspirations divergentes : la musique ! Qu’il soit profane ou sacré, le répertoire noir épouse alors à l’unisson les convictions des combattants de la liberté.

C’est dans le blues ancestral du tout début du 20e siècle qu’un sentiment de frustration, de lassitude et de profond désespoir, laisse poindre une volonté encore très timide de se rebeller. S’il est, à cette époque, très dangereux de dénoncer ouvertement les conditions de vie effroyables imposées aux noirs, certains musiciens tentent de se faire comprendre en interprétant des airs dont les refrains évoquent à demi-mots la violence d’une société très inégalitaire. La complainte de l’homme noir est alors peu revendicatrice mais la colère gronde et, si le poids de l’oppression musèle les appels au secours, les lamentations des artistes blues résonnent déjà comme une première mise en garde. Dans les églises baptistes, un autre élan de résistance s’organise. Les cantiques religieux n’inquiètent pas les autorités. Et pourtant, c’est bien la ferveur des chants negro-spirituals qui mobiliseront les foules et appelleront au changement. Alors qu’un jeune pasteur prend la tête d’une fronde contre la ségrégation raciale, les chœurs gospel font scintiller l’espoir d’un monde plus juste. 

Écouter L'épopée des musiques noires, épisode 1 :  50 ans de rêve éveillé : L’espoir non-violent

La mort de Martin Luther King change la donne… Les propos se radicalisent et les prises de position plus tranchées divisent la communauté noire américaine. Tandis que l’administration fédérale cherche à éteindre l’incendie, les plus vaillants militants enfoncent le clou et appellent à l’affirmation identitaire. James Brown, Nina Simone, Isaac Hayes affichent leur détermination et leur fierté d’être des noirs insoumis à travers des œuvres incandescentes. À l’aube des années 70, l’offensive afro-américaine est massive et incontestable car, au-delà des incantations véhémentes des artistes de Soul-Music, les prêches gospel de pieuses personnalités comme les Staples Singers ou Mahalia Jackson renforcent le sursaut rageur d’une population trop longtemps bâillonnée. 

Écouter L'épopée des musiques noires, épisode 2 :  50 ans de rêve éveillé : Le choc !

Se souvenir… Voilà le maître mot des artisans de la lutte pour la dignité humaine. Alors que l’on enterre Martin Luther King en ce triste printemps 1968, il est déjà temps de tirer les enseignements de sa courageuse destinée. Il faut impérativement que son vœu d’un monde plus juste lui survive. Il ne faut pas oublier les héros disparus, les acteurs anonymes de cette bataille acharnée. Pour cela, il faut conter leur histoire de mille manières, à travers la restauration et la préservation de vieux documents sonores, à travers l’édition de disques historiques, à travers la diffusion d’œuvres significatives. C’est ainsi que nous retiendrons les noms de Robert Johnson, Mamie Mamie, Charley Patton, de vaillants artistes suffisamment téméraires pour avoir narré leur quotidien misérable dans le sud des États-Unis. C’est ainsi que nous connaîtrons le meurtre tragique du jeune Emmett Till, battu à mort par deux blancs racistes à Money en 1955. C’est ainsi que nous entendrons Bob Dylan ou Joan Baez lui rendre un vibrant hommage. 

Écouter L'épopée des musiques noires, épisode 3 : 50 ans de rêve éveillé : Préserver la mémoire

Comment donner une meilleure lecture de la lente et pénible aventure humaine vécue par le peuple noir américain tout au long du XXe siècle ? En écoutant les récits émus de simples citoyens ayant consacré une part de leur vie à témoigner là où les faits deviennent palpables. Bill Lester veille, par exemple, sur les Dockery Plantations à Ruleville depuis 40 ans. Il tient à rappeler que ce lieu fut un espace d’expression unique pour les bluesmen d’autrefois. Émilie Jones et James Mc Bride ont restauré la maison d’Amzie Moore à Cleveland où différents activistes se réunissaient secrètement durant les années 60. Minnie White Watson reçoit des écoliers dans la dernière demeure de Medgar Evers, militant assassiné devant chez lui le 12 juin 1963. Toutes ces voix modestes contribuent à notre compréhension du mouvement des droits civiques et inspirent les artistes d’aujourd’hui. La chanteuse Judy Collins aurait-elle écrit Medgar Evers Lullaby

Écouter L'épopée des musiques noires, épisode 4 : 50 ans de rêve éveillé : Rendre hommage

Alors que le mouvement "Black Lives Matter" semble prend le relais de la rébellion historique des sixties, les anciens s’interrogent… Doit-on laisser la jeune génération apprendre seule les lois du militantisme ? Doit-on lui laisser prendre des risques et assumer les revers ? Doit-on accompagner cet esprit frondeur si vivifiant ? Il faut croire que la transmission du savoir et de l’expérience dicte le comportement des vétérans à l’égard de la jeunesse. D’une génération à l’autre, la flamme de la contestation continue de défier l’ordre établi avec le renfort de mots cadencés portés par des rappeurs comme Kendrick Lamar ou Common, de plus en plus conscients de leur responsabilité artistique alors que la société américaine se tend à nouveau.

Écouter L'épopée des musiques noires, épisode 5 : 50 ans de rêve éveillé : D’une génération à l’autre 

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