Eric Bibb, le griot du blues

Eric Bibb (G) a collaboré avec Habib Koité (D) et Solo Cissokho sur l'album "Global Griot". © Edu Hawkins

L’un des plus éminents bluesmen américains Eric Bibb publie Global Griot, en collaboration avec Habib Koité et Solo Cissokho. Sur les pistes de ce double-disque, deux héritages s’éclairent et se confrontent : l’art des conteurs, des passeurs d’histoire d’Afrique de l’Ouest, et celui des bluesmen du Mississippi. Un croisement prolifique pour se réapproprier son héritage !

Avec son chapeau, ses 67 ans qui en paraissent 45, sa guitare et sa quarantaine d’albums au compteur, l’Américain et Suédois d’adoption Eric Bibb s’impose comme un homme de racines. Sa fidélité au blues le définit, tout comme son attachement aux traditions et aux chansons qui portent en elles l’histoire de ses ancêtres, arrachés à leur terre, exploités comme esclaves dans les champs de coton. Cet héritage, il le créolise, le confronte à d’autres couleurs : le folk-blues de Lead Belly, revisité avec l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau (Lead Belly’s Gold, 2015) ; les influences cajuns avec Deeper in the well (2012)… Mais aussi l’Afrique, et la terre rouge vif du Mali, lors d’une collaboration avec le guitariste et chanteur Habib Koité (Brothers in Bamako, 2012) ; ou le Sénégal, aux accents soul et gospel, avec le joueur de kora Solo Cissokho sur Jericho Road, en 2013. À travers ces deux derniers disques, Eric Bibb a découvert la terre de ses ancêtres. Un choc. Une évidence. "La première fois que j’ai foulé le sol africain, c’était dans le Nord, en Algérie, puis dans l’Est – au Kenya, en Tanzanie. D’emblée, j’ai éprouvé une certaine familiarité, avec les couleurs, les odeurs, la nourriture, raconte-t-il. Mais lorsque j’ai atterri au Mali, cette sensation s’est renforcée comme si j’étais chez moi, et que la terre parlait à mon esprit. Je suppose que mes racines proviennent d’Afrique de l’Ouest, du Sénégal ou de Gambie. Mes amis africains pensent même que je suis d’origine bambara…"

Pour l’amour de la kora

Ces rencontres avec la terre africaine et ces artistes furent le point de départ de son nouveau disque, Global Griot, qui invite sur ses pistes Habib Koité et Solo Cissokho. La culture des griots, ces bardes, ces conteurs d’Afrique occidentale, Eric Bibb la rencontre à l’enfance – un coup de foudre. Ainsi se rappelle-t-il : "J’avais 14 ans. Un ami m’avait offert un vinyle jaune comme le soleil. Sur ses sillons, il y avait de la musique guinéenne, avec de la kora : le plus beau son que j’avais entendu de toute ma vie ! Ça me parlait au cœur, de façon si familière ! Dès lors, cette musique et cette culture sont devenues une obsession. Je me suis mis à écouter tous les joueurs de kora et les chanteurs mandingues. Et à chercher un moyen de les connecter avec le blues américain."

Sur ce disque, avec ses complices, Eric Bibb y parvient parfaitement. Par-delà les techniques instrumentales, il établit aussi une relation forte entre l’art des griots et celui des bluesmen. "Un griot, c’est une personne qui possède un grand réservoir d’histoires, qui connaît la valeur de la famille, et celle de la communauté. Le griot garantit la cohésion de l’Afrique, explique-t-il. De la même façon, les troubadours folk-blues du Mississippi, tels John Hurt ou Big Bill Broonzy, gardent la tradition en vie. Ils partent d’une histoire ultra-locale, pour la partager avec le monde entier. Pour moi, en raison de l’histoire traumatique africaine-américaine, à cause du racisme, il faut absolument perpétuer ces héritages. Les premiers artistes de blues sont, à mon sens, des griots américains…  Et sur ces questions, la musique reste peut-être la réflexion la plus poussée. Avec elle, tu ne peux pas mentir. Ce sont l’âme et le cœur qui chantent."

Récupérer son héritage

Lorsqu’on lui demande si lui-même est un griot, Eric Bibb répond, sans même sourciller : "yes". À ce terme, dans son disque, il accole pourtant le terme "global". Il développe : "Je fabrique un blues nomade. Je viens des USA mais je réside en Suède, j’ai voyagé dans le monde entier, visité un tas d’endroits, entendu des musiciens d’horizons divers : forcément, ça influence ma musique ! Disons qu’à ces racines blues, à l’art des griots, j’ajoute une multitude de couleurs et d’épices. Aujourd’hui, les griots, tels Habib Koité ou Solo Cissokho voyagent dans le monde entier : des conteurs qui partent de leur village et ramènent dans leur malle aux histoires d’autres trésors !", dit-il.

Avec Global Griot, Eric Bibb livre donc un double-disque – "j’avais trop d’idées et trop d’amis avec lesquels je voulais collaborer", assume-t-il. – qui surfe sur plusieurs styles, du reggae au blues, en passant par la folk. Ses chansons de poètes abordent des thèmes divers, tels la famille, l’histoire, l’amour, les enfants, la politique…

Sous l’apparente légèreté de ses mélodies, le discours d’Eric Bibb se fait plus profond encore, enraciné, voire spirituel, connecté aux ancêtres. "Par la musique, je tâche d’entendre les blessures de l’esclavage, dit-il. Ce disque s’impose pour moi comme une façon de me reconnecter à l’Afrique à travers des moyens pacifiques. Je récupère mon héritage violemment arraché. Mon disque sonne comme une sorte de revanche douce."

Eric Bibb Global Griot (Dixiefrog) 2018

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