Édith Fambuena, un certain regard

Edith Fambuena en 2002 au 26e Printemps de Bourges. © A. Jocard/AFP

Jusqu'au début des années 2000, elle fut la moitié des Valentins, groupe découvert par Étienne Daho. Guitariste hors pair, compositrice inspirée et réalisatrice prisée, Édith Fambuena a un CV vertigineux. Les plus grands de la chanson française font appel à ses services. Cette mordue de studio s'autorise désormais des percées scéniques sur la longueur, comme en ce moment aux côtés de Zazie.

Gestuelle animée. Verve fougueuse et passionnée. On a quelques scrupules à l'interrompre dans ce débriefing spontané. Elle l'a déclenché dès la sortie de scène, dans le salon menant aux loges. Apparemment, elle serait partie dans une mauvaise tonalité sur Je suis homme. Cela n'a pas vraiment troublé nos conduits auditifs. Les siens, si. 

L'action se déroule aux Francofolies de Spa, lors d'une étape de la tournée de Zazie. C'est là-bas, en terre belge, qu’Édith Fambuena a mis un terme, il y a treize ans, à l'aventure des Valentins, groupe formé avec Jean-Louis Piérot. Presque sur un coup de tête. Inutile de tortiller autour de la question d'une éventuelle reformation. Un one shot imminent pour le cinquantième anniversaire d'un ami en commun. Rien d'autre. Des retrouvailles en privé, pas en public. Page définitivement tournée.

De la lumière à l’ombre de la création

Édith Fambuena s'est éloignée des faisceaux des lumières. Elle a cherché l'ombre. Celle de ce qu'elle appelle malicieusement ”le laboratoire”. Entendre ainsi par-là : le studio. C'est son refuge, son  havre de créativité. ”J'ai un besoin viscéral d'en faire, c'est quelque chose qui me nourrit. Je ne suis jamais rassasiée.

Appétit tellement dévorant qu'elle s'est accordé une double dérogation à sa promesse initiale. ”Du fait que je suis en tournée avec Zazie, je m'étais dit que, pendant une année,  je ne ferais pas de réalisation sauf si ce sont des artistes qui sont en attente.” Bonne pioche pour Olivia Ruiz et Cali qui auront réussi à la convaincre. Zazie : "Elle nous fait croire qu'elle sait dire non, mais c'est faux. C'est comme une mission pour Édith."

Les albums des récents élus sont en cours de mixage. Deux de supplémentaire au sein d'une moisson aussi éclatante que dense, riche qu'éclectique. Se pencher sur la totalité des collaborations donne instantanément le  tournis. En vrac, juste pour mesurer l'ampleur qualitative : Brigitte Fontaine, Françoise Hardy, Marianne Faithfull, Miossec, Jacques Higelin, Hubert-Félix Thiéfaine, La Grande Sophie, Christian Olivier...

On pourrait encore dérouler la liste, saluer ses beaux élans autour de disques d'Adamo ou de Jean Guidoni, célébrer ses participations probantes auprès de Julien Doré ou Stephan Eicher. Avec cette guitariste racée, plusieurs combinaisons possibles. ”Parfois on a besoin de moi pour la fondation des choses, parfois pour la décoration, ou même le déménagement.” 

Édith, libre comme l’air

Fambuena est inscrite dans son temps, audacieuse, libre comme l'air, détachée des carcans. ”Je ne juge jamais un public, j'y mets un point d'honneur.  Je pense toujours aux gens qui vont écouter.”

Savoir son nom inscrit sur les crédits d'un album suscite immédiatement un intérêt. Elle n'en a pas forcément conscience, mais admet à demi-mot : ”J'ai la reconnaissance de mes pairs. Zazie, plus franchement :Elle est draguée par toutes les maisons de disques et un nombre incalculable d'artistes. C'est quelqu'un d'empathique, généreux, instinctif, avec un vrai respect de l'artiste. Elle rend tout le temps les gens plus beaux. Le résultat est à chaque fois fulgurant, élégant et juste.

Ce qui m'intéresse, c'est la rencontre humaine

Orientée vers un métier qui ne connaît que peu d'équivalents au féminin, Édith Fambuena fonctionne autant à l'émotion qu'à l'instinct. Elle a des visions qui portent sa signature, proviennent d'une tension intérieure, transforment le plomb en or.

Ce qui m'intéresse, c'est la rencontre humaine avec évidemment le support des chansons. La vision, ce n'est pas autre chose que l'inspiration. Tout est basé là-dessus.”

Ni tentative de tirer la couverture sur elle, ni ego surgonflé. Elle est aux services des morceaux, c'est son credo. ”L'avantage que je peux avoir sur certains collègues, c'est que je ne suis pas frustrée de ne pas avoir fait mon truc.”

Un télescopage foudroyant avec Alain Bashung

Un homme a réussi à faire sauter les garde-fous qu'elle avait tendance à se mettre : Alain Bashung. Télescopage foudroyant au moment de la confection de Fantaisie Militaire, chef-d’œuvre absolu sorti en 1998. On a tendance à lui prêter la coréalisation du joyau. Elle rectifie : ”J'ai apporté ma contribution à la composition et aux arrangements, mais la réalisation, c'est lui.” Prolonge : ”Cette rencontre a changé ma vie. Il m'a poussé dans mes retranchements, à sortir de mes  zones de confort. Il m'a donné confiance. La clé, elle est là. Cela a déterminé la suite de mon parcours.

Un jour, en pleine répétition du spectacle Le Condamné à mort, Jeanne Moreau glissera à Étienne Daho sur un ton amusé : ”Faut l'avoir dans la poche la petite, elle n’a pas l'air commode.” Elle est comme ça Fambuena, déterminée, exigeante, habitée par son art.

Étienne Daho l’a propulsée

Nous y voilà à Daho, point de départ du chemin, l'éternel complice, l'ami fidèle. Zoom arrière en 1986. Trois lycéens (Fambuena, Piérot et De Palmas) approchent  le chanteur dans une boîte à quelques encablures d'Aix-en-Provence. Celui-ci est touché par le naturel de la démarche de ceux qui se dénomment alors les Max Valentins. Il produit leur premier 45 tours.

De Palmas trace sa propre route, mais Daho entraîne avec lui le duo à New York afin de travailler sur l'enregistrement de Paris ailleurs (1991). ”Il m'a fait ma culture musicale et m'a appris la discipline.”

Entre un sublime Corps et Armes et un impérial L'Invitation, ces deux-là ne cesseront de poursuivre l'alchimie. Le lien est inaltérable, diablement solide. ”Étienne fait partie de ma vie.”

Avec Zazie, elle joue actuellement les prolongations sur scène d'une idylle entamée en studio. Elle prend son pied. Ne s'interdit plus rien. ”C'est l'âge aussi désormais de m'amuser, de prendre l'énergie du public. Cela fait aussi du bien de sortir de la cave pour voir comment vivent les chansons.”. Jouer parfois. Chercher encore. Trouver toujours. Triplette implacable et vitale.