Charles Aznavour

Quelques jours avant ce qu’il annonce être sa dernière « première » au Palais des Congrès de Paris, un des plus grands monuments de la chanson française sort Aznavour 2000, qui célèbre ses retrouvailles avec des orchestrations opulentes et séduisantes - et le couronnement de l’arrangeur Yvan Cassar.

Le jazz est revenu : la première chanson du nouveau disque de Charles Aznavour peut sonner comme une profession de foi, encore que les fans de jazz maugréeront qu’il n’était jamais parti. En fait, c’est surtout Aznavour qui est revenu au jazz, à ces premières amours qui le virent gambillant de la voix avec son ami Pierre Roche dans le duo de ses débuts, comme avec son fameux scat dans Le Feutre taupé (c’était en 1948, souvenez-vous). Rythmique dynamique, cuivres éclatants, "pêche" dans la voix, c’est le retour d’un Aznavour swing et fringuant, aussi à l’aise devant les rangs serrés d’un big band qu’entouré par une petite formation de club intime, confirmant, radicalisant et perfectionnant le virage amorcé avec Jazznavour, dans lequel, il y a deux ans, il rencontrait Petrucciani, Dianne Reeves, Richard Galliano, Eddy Louiss ou Jacky Terrasson.

Alors qu’il se prépare à faire ses adieux "officiels" à la scène avec une série de concerts au Palais des Congrès du 24 octobre au 17 décembre, il revient aux plus chaudes manières d‘accompagner ses chansons sans, cette fois-ci, regarder dans le rétroviseur : Aznavour 2000 contient treize nouveaux titres (dont deux extraits de sa comédie musicale Lautrec, créée il y a quelques mois à Londres) et une seule reprise, Après l’amour. C’est à un étonnant exercice de va-et-vient entre fidélité et invention qu’il se livre, épaulé par la personnalité montante des variétés françaises, Yvan Cassar. Compositeur et arrangeur, ce dernier a explosé ces deux dernières années, jusqu'à son couronnement actuel : il vient de partir sur les routes avec Claude Nougaro pour qui il a écrit et dirigé les musiques de son magnifique nouvel album,

Embarquement immédiat, il a arrangé pour orchestre symphonique les chansons de Patricia Kaas (pour son nouvel album Live et pour le concert parisien du 2 novembre) et maintenant il a orchestré, dirigé et réalisé Aznavour 2000, après de multiples collaborations ces dernières années, de Melaine Favennec à Lynda Lemay.

Cassar retrouve dans l’esthétique d’aujourd’hui les bonheurs opulents que les variétés pratiquaient souvent dans les années 50-60 sous la baguette de Michel Legrand, Michel Colombier, André Popp ou Alain Goraguer. Il rompt avec l’habitude prise ces dernières années de faire jouer par un grand orchestre la partition d’un synthétiseur : ses arrangements utilisent toute la densité et toute l’épaisseur de la pâte orchestrale. On entend cette belle science de l’orchestre dans les accents ravéliens de Dans tes bras, premier single extrait de l’album, qui emprunte la montée entêtante de son ostinato au Boléro. De même, de larges nappes de cordes vont à la rencontre du piano et de la voix interrogative de J’ai peur, les mélancolies symphoniques de Quand tu m’aimes sont d’une belle ampleur...

Quant aux arrangements jazz, Cassar a partout jeté une énergie et une ferveur qui soutiennent efficacement le chanteur : la chaleur funk d’Elle a le swing au corps, le confort sensuel d’un club à fauteuils plein cuir dans On m’a donné, le swing moelleux de la grande formation de La Formule un ou de Nos avocats... Vivacité, puissance, sensualité, ces orchestrations au goût musqué ont des angles vifs, des postures affirmées, un caractère tranché, toutes choses qui font d’Aznavour, une fois de plus en une cinquantaine d’années de carrière, un cas à la fois un peu à part et éminemment consensuel dans le paysage musical. Car, alors que domine à la radio une variété sucrée et criarde, il étale les épices de Cassar et sa célèbre voix de confidences cuivrées.

Car, pour cet album d’un millésime symbolique, Aznavour a tenu à signer entièrement toutes les paroles, musiques et atmosphères, sans aucune collaboration à l’écriture. On retrouve toute la gravité de ses thématiques préférées (la nostalgie des ambitions oubliées, l’érotisme aux illusions perdues, les déchirures du couple) mais aussi ses célébrations de l’amour, de la sensualité et des sentiments de l’âge adulte, lorsque toutes les passions s’apaisent en complicités.

Une fois de plus, Aznavour chante le désenchantement consenti, les plaisirs un peu vénéneux de la vie ordinaire. Grand peintre des mâles destinées, il brosse des tableaux fulgurants de vérité là où d’autres oseraient à peine un point d’aquarelle. Ainsi, il mêle la tendresse du regard et la brutalité du désir d’une manière saisissante dans Elle a le swing au corps, alternant couplets de portrait soigné et, au refrain, une interjection éraillée, "la garce !" D’un petit rien - aimer tout simplement - il fait une valse émerveillée et lente, Je danse avec l’amour, ou s’amuse à prendre le contre-pied du tube de Juliette Gréco avec un Habillez-vous réaliste et drôle... Un nouveau disque puissant à ajouter à une des discographies majeures de la chanson française.

Charles Aznavour Aznavour 2000 (EMI) 2000