Aznavour, couleur Cuba

Il ne l'avait pas encore fait. Enregistrer à Cuba dans les fameux studios Irem. Charles Aznavour s'est envolé pour l'île caribéenne à l'automne dernier et nous propose aujourd'hui un Colore ma vie teinté des rythmes latino chers aux musiciens locaux avec qui il a partagé des moments privilégiés. Attaché aux mots, il a soigné une fois de plus ses textes qui semblent être le reflet de ses préoccupations d'hier et d'aujourd'hui. Chronique du disque et interview.

"Les océans sont des poubelles/Et les fronts de mer sont souillés/Des Tchernobyl en ribambelles/Voient naître des fœtus mort-nés/Dans cinquante ans, qu'allons-nous faire/De ces millions de détritus ?/ Et ces déchets du nucléaire/Dont les pays ne veulent plus" : on n'a pas si souvent entendu Charles Aznavour s'exprimer dans le domaine du politique. La terre meurt et son fort credo écologiste ouvre son nouvel album, Colore ma vie. Une ouverture chaloupée et curieusement dansante, puisqu'il a enregistré une bonne partie de son album à Cuba avec Chucho Valdès et ses musiciens.

Mais si le disque est éclairé des belles couleurs cubaines, on y entend aussi le duduk, le hautbois traditionnel arménien, dans Tendre Arménie, chanson dédiée à la terre natale de sa famille et - c'est symbolique - composée par sa sœur Aïda Aznavour-Garvarentz, et aussi des souvenirs de Lisbonne, avec Fado, belle promenade sur les bords du Tage qui rappelle qu'il y a des années il a écrit Ay mourir pour toi pour Amalia Rodrigues… Et il poursuit dans la veine sociale avec Moi, je vis en banlieue, portrait volontairement optimisme d'une banlieue qui n'est pas seulement cités et discriminations, mais aussi espoir et volonté.

Et, puisque c'est son immortelle marque de fabrique, Charles Aznavour chante évidemment l'amour, notamment avec la belle chanson qui donne son titre à l'album, Colore ma vie ou un hymne attendri à la douce moitié de l'humanité, Il y a des femmes.

 

  Vidéo : Charles Aznavour en studio à Cuba


 

 

 

 

RFI Musique : Votre nouvel album contient une chanson étonnante, J’abdiquerai, dans laquelle vous évoquez la fin future de votre carrière.
Charles Aznavour. – Oui, on m’en parle beaucoup.

Vous osez parler ouvertement de ce que vos confrères essaient de cacher, votre ego. Vous assumez ?
J’assume tout. J’assume même de gagner de l’argent. Je suis contre la langue de bois, totalement.

Dans J’abdiquerai, vous évoquez aussi votre goût pour les honneurs. Y êtes-vous toujours sensible ?
Je les accepte, je les prends. Donnez m’en autant que vous voudrez. Jeune, c’était mon rêve.

Vous avez été comblé d’honneurs. Est-ce que cette reconnaissance vous semble suffisante ?
Je voulais être honoré en tant qu’auteur, c’est la seule chose qui m’intéressait. Et je ne l’ai pas été, sauf à l’étranger. Je suis au Hall of Fame aux Etats-Unis comme auteur, j’ai gagné le prix de la meilleure chanson country à Nashville mais j’ai toujours l’impression qu’on ne m’a jamais lu. On m’a écouté. Quand un jeune artiste m’apporte un disque, je dis toujours "apportez-moi aussi les paroles que je les lise" J’ai quand même inventé beaucoup de choses dans la chanson, pris des risques énormes, dont on n’a jamais parlé. Après l’amour, c’était un risque. Tu t’laisses aller, c’était un risque. Comme ils disent, c’était un risque.

On a beaucoup parlé de Comme ils disent, quand même !
On parle de la chanson, on parle du chanteur, on ne parle pas de l’auteur. En France, il y a les paroliers, les auteurs-interprètes et je voudrais qu’on ait une catégorie qui soit les écrivains de la chanson. (Il rit) Ah, c’est un ego ! Je n’ai pas peur de le dire : mon ego à moi, c’est de me regarder dans la glace le matin et de me dire : "pour un gars qui est sorti de l’école à dix ans et demi avec le certificat d’étude sans mention, tu as bien réussi ton coup, ta langue est belle !" Voilà ce que je cherche de moi.

 

Plus tôt au mois de février, vous avez fait au Japon une tournée intitulée "Aligato, sayonara (merci, au revoir)". Combien de fois aviez-vous chanté déjà au Japon ?
C’était ma dixième tournée au Japon. Je n’ai pas cherché à faire une carrière au Japon, j’ai toujours voulu une carrière internationale. J’aurais pu m’installer définitivement aux Etats-Unis et je m’y serais battu pour monter à une place importante. En fait, je n’ai pas cherché à être connu aux Etats-Unis mais à y être reconnu – et j’ai réussi mon coup. Etre au Hall of Fame, ça me permet de faire mon métier comme j’ai envie de le faire.
L’an dernier, je n’ai pas fait mes adieux aux Etats-Unis, j’ai fait mes adieux à la langue anglaise pour l’Amérique. Je veux bien y retourner mais pour chanter en français. Je ne veux pas y retourner pour faire ce métier d’acrobate de la langue. C’est très difficile de chanter un jour en espagnol, un jour en anglais, un jour en allemand. Je vais bientôt faire ma tournée d’adieux à la langue espagnole. Après, je ferai mes adieux en italien. Je ne ferai pas mes adieux en français. En revanche, j’ai fait mes adieux aux tournées. Je ne fais plus que des galas, des apparitions ici ou là tous les trois mois. Ça va me permettre d’écrire. J’ai recommencé à écrire pour les autres. Je viens de faire un texte très joli, je crois, pour Amel Bent. Il y a des années, j’ai écrit pour Johnny, pour Sylvie Vartan, pour Philippe Clay, pour Marcel Amont... Je vais recommencer ce métier. C’est amusant de boucler la boucle comme cela, par ce que j’ai fait à mes débuts.

A vos débuts, justement, vous écriviez pour Edith Piaf, pour Juliette Gréco, pour Dario Moreno, pour beaucoup de vedettes de l’époque, et notamment en compagnie de Gilbert Bécaud.
Oui et, quand nous avons percé, Bécaud et moi, les maisons de disques ont partout cherché des Bécaud et des Aznavour.

On entend dire çà et là que la chanson française est en train de vivre son âge d’or. Partagez-vous ce point de vue ?
Les textes sont bien meilleurs, il faut bien le dire. Et puis on commence à entendre vraiment chanter les chanteurs. C’est le nouvel âge d’or. Bien sûr, il y en a qui vont s’écrouler, parce qu’il faut avoir le souffle. Surtout, il ne faut rien renier. Pourquoi beaucoup de yéyés ont disparu ? Parce qu’ils ont renié le passé, parce qu’ils ont pensé qu’avant eux il n’y avait rien eu de bon. Ceux qui ont tenu, comme Johnny, ce sont ceux qui n’ont jamais pensé comme ça.

Charles Aznavour Colore ma vie (EMI) 2007