Les mots oubliés d'Aznavour

Le chanteur français le plus connu dans le monde ? Aznavour, tant il parcourt la planète depuis plus de 50 ans. Le plus couvert de récompenses ? Aznavour, fait Commandeur de la Légion d’honneur, Héros national en Arménie, Citoyen d’honneur de la ville de Montréal, lauréat d’un César du Cinéma et d’une Victoire de la Musique. A 82 ans, ce fils d’Arméniens est enfin célébré comme un géant de la chanson francophone... loin des critiques très acerbes qui l’ont longtemps étrillé. C’est sa plus grande victoire. Et il en est fier.

S’il est une qualité qu’on peut d’emblée lui peut reconnaître, au delà des chansons, de la voix ou de la rime, c’est son franc parlé. Souvent brut de décoffrage, parfois même un peu abrupt, mais jamais frelaté ou politiquement correct. Ce qui a fini par payer : désormais, une bonne soixantaine d’années (!) après ses débuts, il ne se trouve plus guère de journaliste pour contester sa maîtrise de la plume. Si la chanson française a eu d’autres maîtres, Trenet, Ferré, Barbara, Brel ou Brassens, il reste l’un des derniers grands auteurs, compositeurs et interprètes encore debout. Plus prolixe que beaucoup, moins impudique que certains – et du coup sans doute moins touchant -, mais figure tutélaire d’une chanson populaire et exigeante. Même le Cubain Chucho Valdès, pianiste d’exception avec lequel il vient d’enregistrer, parle de lui avec un infini respect : "j’ai toujours adoré ses chansons. Travailler à ses côtés fut un honneur". Rien de moins.

Quant à l’intéressé, il sourit. Peut-être pas encore complètement comblé, mais en tout cas satisfait des honneurs qui lui sont rendus depuis quelques années. "Je suis vraiment heureux de ce qui m’arrive aujourd’hui. J’ai l’impression d’atteindre le but principal que je m’étais fixé : montrer que je suis un auteur à part entière, et que j’ai toujours voulu servir une langue que j’aime, le français". Aznavour en serait même à mettre de côté ses autres carrières : "oubliez le chanteur et oubliez l’acteur, tout cela, ça ne compte pas ! Si vous ne devez retenir qu’un versant de moi, c’est celui de l’auteur". Message reçu 5 sur 5 par la Québécoise Lynda Lemay, qui lui a écrit l’an passé une chanson-hommage. Par Bénabar, fer de lance de la jeune chanson française, qui en fait son absolue référence : "Aznavour, c’est le patron !". Idem pour Patrick Bruel ou Michel Fugain, qui clame à tout va : "Il est notre maître à tous". Même le groupe Bratsch, plus tsigane que chanson, vient d’enregistrer un duo avec lui. A croire que le monde entier court après Aznavour, et se bouscule pour figurer sur la même photo que lui.

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Aznavour l'orgueilleux  ( 1min 42s)

Aznavour l'auteur  ( 52s)

Aznavour et les critiques  ( 2min 51s)

C’est cocasse, quand on sait comment la presse le traitait au début de sa carrière, dans les années d’après guerre. Le grand jeu des journalistes d’alors : rivaliser de formules plus féroces les unes que les autres pour le qualifier et le disqualifier. Aznavour ? "La petite Callas mitée", "L’enroué vers l’or", "Aznavour has no voice". Depuis, le ton a changé mais le chanteur n’a rien oublié. "Je respecte les critiques quand ils argumentent... Pas quand ils se lancent dans des entreprises de démolition comme ce fut le cas avec moi ! Franchement, je ne sais pas ce que je leur faisais… Faut croire que je les agaçais". C’est sûr. A l’époque, Charles Aznavour détonait dans le paysage chansonnier : physique trop malingre pour jouer les chanteurs de charme, voix trop voilée pour se faire entendre, textes trop directs pour ne pas déranger.

Depuis, la mode a changé, pas le chanteur, et l’un et l’autre ont fini par se retrouver. Aznavour, le fils d’immigré, l’auteur prolifique à la voix si particulière, l’artiste opiniâtre à la volonté acharnée, a remporté toutes les batailles qui se dressaient sur sa route. Le voici reconnu prophète (à défaut de poète) en son pays et au delà. "C’est mon orgueil ! Je n’ai jamais été arriviste, mais orgueilleux, oui. J’ai bien le droit, vous ne croyez pas ?". Franc parlé, on vous disait et franc chanté aussi. Dans son dernier album, Aznavour évoque ses débuts difficiles et les ultimes hommages qui ne manqueront pas, un jour, de lui être rendus. "Un bel enterrement flatterait mon ego". Pas de souci.