Aznavour, toute sa vie

Un nouvel album, une série de concerts dans le monde entier, une participation active à l'année de l'Arménie en France, Charles Aznavour est un artiste des plus actifs. RFI lui consacre la journée du 5 mars. Il fallait bien cela pour évoquer ce grand homme. A l'occasion de cette journée spéciale, il a accordé à Valérie Lehoux, journaliste du service culture de RFI, une interview, particulièrement intense dans laquelle sont abordés les principaux thèmes de sa vie, sa famille, sa carrière, l'Arménie, Edith Piaf, les femmes, etc. Voici la retranscription intégrale de cette interview.

 

  Un Arménien qui en a vu de toutes les couleurs
  Les sentiments, l’écriture, les chansons, le style
  Le nouvel album, Cuba, le communisme, la politique
  L’Arménie, les émigrés arméniens,  la famille, les banlieues
  Edith Piaf, les femmes, la sensualité, l’audace
  La carrière, les honneurs, les adieux, la postérité

Un Arménien qui en  a vu de toutes les couleurs

RFI :  En préparant cet entretien, je me suis plongée dans votre biographie, j’ai appris plein de choses, et je me suis aussi plongée dans votre dernier disque, qui s’appelle Colore ma vie . Je me suis dit, "c’est rigolo qu’il appelle son disque comme ça, lui dont la vie en a vu de toutes les couleurs !"
Charles Aznavour : Justement ! Mais enfin, c’est parti du sombre pour monter vraiment dans les couleurs les plus éclatantes, je n’ai pas à me plaindre ! Je n’ai pas l’habitude de me plaindre en disant "j’ai eu une vie difficile !" au contraire ! Je dis : ça n’a pas été facile, mais qu’est-ce que ça a été agréable !

 

Vous ne vous plaignez pas beaucoup, d’ailleurs !
Non, j’ai horreur de me plaindre !

Au regard de la vie que vous avez eu, de votre passé, de là d’où vous venez, vous ne vous plaignez pas du tout, on peut le dire..
Je ne vois pas pourquoi je me plaindrais… Ou alors que diraient les autres, ce qui ont vraiment à se plaindre ! Au contraire, il faut donner une leçon d’espoir aux gens, toujours… Plus je viens de bas, et plus je monte haut, plus je donne d’espoir à ceux qui ont des difficultés…

lors on va évoquer évidemment votre vie et votre passé ensemble. Est-ce que vous avez conscience de ce que tout le monde vous reconnaît : une volonté hors du commun, et c’est par le biais conjoint du talent et de cette volonté incroyable, que vous en êtes arrivélà où vous êtes aujourd’hui, c’est-à-dire tout en haut ?
Bien sûr..

Et vous la tirez d’où cette volonté ? des difficultés, justement ?
Pas de mes difficultés, seulement, mais des difficultés de la famille… Je viens d’une famille de gens déplacés, de gens qui ont eu du mal, qui ont failli être massacrés, qui ont fait un long périple avant de débarquer, probablement à Marseille, je ne sais même pas comment ils sont arrivés en France, mais parents ne nous ont jamais parlé... Ils ont occulté cela parce qu’ils se sont dit ce n’est pas la peine d’en remettre. Mais ce manque de renseignements nous a marqués, ma sœur et moi…Cela m’a permis d’être ce que je suis, d’écrire ce que j’écris, et de me conduire comme je me conduis.

Alors revenons à ce passé et à votre famille. Vous vous êtes parisien, vous êtes né à Paris en 1924..
Je suis parisien pur sang !

Mais l’histoire de vos parents et aussi du peuple arménien, puisque c’est cela, vous en avez hérité un petit peu comme un patrimoine génétique ?
Oui oui. On a toujours le poids des massacres sur les épaules. Même si cela ne nous est pas arrivé.

Et même si on n’en parlait pas beaucoup à la maison, quand vous étiez petit ?
Non, on n’en parlait pas du tout. Seulement de voir sa mère pleurer parce qu’elle a perdu ses parents quand elle avait 15 ans… Elle était partie du côté d’Istanbul et elle ne les a jamais revus…Mais mon père n’a pas vu ça, sa famille n’a pas été massacrée, il était de Géorgie, et en Géorgie il ne s’est rien passé.

Arménien aussi mais Géorgien ?
Moi je suis un français d’origine arménienne, ma mère était une turque d’origine arménienne, et mon père un géorgien d’origine arménienne.

Je lisais il y a quelques jours une biographie qui vous est consacrée qui est sortie il y a très peu de temps, l’an dernier, écrite par Daniel Panchenko, aux éditions Fayard Chorus, et il cite un texte de vous, où vous disiez ceci : "de l’enfant maigre, timide, peureux et vulnérable, il me faut tirer un être fort"... C’est l’histoire de votre vie ? c’est quelque chose que vous avez décidé ou c’est instinctif ?
Oui, c’est l’histoire de ma vie... Je crois que c’était instinctif, et puis les décisions se prennent de toute manière... J’ajoutais à cela, "rien ne peut battre 17h de travail par jour !" Pour moi c’est très important, il ne faut pas oublier que rien ne tombe comme ça de l’arbre… Cela arrive peut être quand il y beaucoup de vent, mais moi je n’ai pas reçu beaucoup de vent.

Vous êtes un gros travailleur et vous avez le culte du travail…
J’aime le travail, parce que quand je ne fais pas quelque chose, je m’ennuie à mourir, et comme je n’aime pas la mort, je travaille.

Aujourd’hui, vous travaillez toujours, vous êtes toujours bien dans l’action et dans le présent, mais quand vous vous retournez un peu sur le passé, qu’est-ce qui vous a résisté, Charles Aznavour, dans votre vie ? On a l’impression que vous avez réussi à tout obtenir même ce qui vous résistait fortement ?
Je ne me souviens pas de ce qui m’a résisté, pas du tout... Je crois que j’ai enfoui toutes les difficultés, pas dans la mémoire, mais sous la mémoire.. Je n’avais pas envie d’être un malheureux. On peut être malheureux parce qu’on le veut, parce que c’est aussi spectaculaire, parce que cela peut servir : "ah, ce que j’ai été malheureux, ah les difficultés que j’ai eues." Mais ça ne jouait pas avec ce personnage-là.

Les sentiments, l’écriture, les chansons, le style

Il y a un autre livre que j’ai lu, c’est votre livre, votre dernière autobiographie, que vous avez publiée en 2003, et vous dites ceci : "je suis plus froid, plus distant, moins démonstratif que mes parents, souvent je me demande même comment j’ai pu faire ce métier où l’on se met pourtant pour ainsi dire à nu, chaque soir, devant un public". Vous avez l’image, c’est vrai, de quelqu’un de très pudique, et pourtant vous faites le métier le plus démonstratif qui soit !
Oui, mais vous savez que j’ai refusé des films parce qu’il fallait être nu ! Je refuse, parce que mes enfants ou mes petits enfants pourraient voir le film et je ne veux pas qu’on me voie comme ça. Même si on me paie des sommes importantes, c’est définitif, c’est non !

 

Et monter sur scène et chanter, se mettre à nu d’une certaine façon, ça ne vous a jamais posé de problèmes ?
Ah ce n’est pas pareil, non ! Parce que les mots, on peut les couvrir d’une manière ou d’une autre

Alors on se dévoile ou on se cache derrière les mots ?
Non, on se dévoile avec les mots ! Les vérités viennent avec des mots, comme les mensonges, d’ailleurs, mais moi je préfère la vérité, je n’aime pas la langue de bois, et il n’y a pas que les politiciens qui ont la langue de bois. Les prêtres, les politiciens, les militaires, les acteurs, les artistes, les chanteurs, il y en a qui réécrivent leur vie, qui la rendent ou plus malheureuse ou plus belle. Mmoi j’ai raconté ma vie comme elle est.

Et  puis c’est vrai que vous avez été l’un des premiers à oser dire dans les chansons des choses que les autres ne disaient pas ! vous aimez bien provoquer ?
Oui, on l’a même oublié, d’ailleurs, c’est vrai que j’aime bien provoquer. J’aime bien envoyer à la face des gens des choses qu’ils pensent, qu’ils disent, je dis souvent "la bouche à la fesse ment" !

A méditer ! Dites moi, on parlait de mise à nu , en scène, devant un public, vous répétez souvent, Charles Aznavour, que vos chansons ne sont pas autobiographiques, pourtant nous, public, on vous lit à travers elles, forcément !
Oui, parce que ce sont mes phrases, c’est ma manière de parler, je n’écris pas comme quelqu’un d’autre, je n’ai jamais imité un auteur, de ma vie ! C’est la raison pour laquelle je m’entendais très bien avec Charles Trénet parce que qu’il a été mon maître, mais jamais, sauf quand je l’ai voulu ou fait exprès, jamais je n’ai imité une chanson de Trénet. C’était important pour moi, c’est mon orgueil et j’ai le droit d’être orgueilleux. Je n’ai jamais été arriviste, mais orgueilleux, oui !

Et lorsqu’on écoute, nous public "je m’voyais déjà, en haut de l’affiche", on entend : je me voyais déjà, moi le petit Aznavourian, tout en haut de l’affiche…
Non, mais j’avais déjà fait beaucoup de chansons, beaucoup de music-hall dans Paris quand j’ai écrit cette chanson là..

C’est une chanson de 1959 ou 1960…
Il ne faut pas me demander des dates !

Cela faisait déjà belle lurette que vous chantiez, mais tout petit, déjà, vous vous imaginiez en haut de l’affiche ?
Non, je m’imaginais devenir un acteur et faire du théâtre, et passer d’enfant à acteur, jeune premier si c’était possible, et en arriver à jouer les pères nobles…

Résultat, vous arrivez aujourd’hui, vous êtes acteur, certes, mais enfin vous êtes surtout un des plus grands chanteurs, auteurs-compositeurs, interprètes de la chanson française ! Vous en avez écrit combien, de chansons, vous le savez ?
Je suis en train de faire le compte, je crois qu’on en arrive à 800 à peu près, ce qui n’est pas grand-chose quand on pense que des gens comme mon ami Pierre Delanoe, ou Jacques Plante, ou même Barbelivien sont dans les 4000 ou 5000 chansons ! Avec un âge plus bas, quand même !

Certes, mais ce sont des gens dont c’est l’activité principale, hormis Barbelivien, peut-être, d’écrire pour les autres... Par exemple quand on vous compare à Barbara, elle n’a fait que 113 ou 114 chansons…
Trénet non plus n’a pas écrit beaucoup de chansons,

Brel non plus...par rapport à vous, c’est très peu..
Oui, mais moi j’ai peut-être chanté beaucoup plus aussi.

C’est un besoin viscéral, c’est une respiration, pour vous, quelque chose dont vous ne pouvez pas vous passer, d’écrire des chansons?
Oui, ça commence le matin, et je ne rêve que d’une chose, c’est qu’il n’y ait rien à voir à la télé, et je travaille….

Alors, vous êtes entré dans l’histoire de la chanson à plus d’un titre, notamment, on l’évoquait tout à l’heure,  parce que vous avez été un des premiers à ouvrir vos textes à des faits de société  dans la chanson française…  Mourir d’aimer, notamment, qui a été inspiré d’un fait divers tragique, et puis il y a eu Comme ils disent, sur l’homosexualité… cela veut dire que vous vous sentez dans la peau d’un observateur de la société, du quotidien, un capteur, un passeur ?
Mon hobby, c’est la photographie. J'ai toujours un appareil photo avec moi. Je dois avoir, je ne sais pas, 20 000 photos…on n’a même pas le temps de les voir…

Ooh là ! à côté, votre collection de chansons est toute petite…
Oui, mais la chanson, pour moi, c’est une photographie, la photographie d’un sentiment ou d’un moment, c’est ça en fait.

Alors, première chanson de ce nouvel album, La terre meurt : photographie plutôt tristounette de l’état de la planète aujourd’hui, planète que vous avez visitée de long en large depuis des décennies, c’est assez terrifiant cette chanson-là !
Oui, c’est la raison pour laquelle je voulais avoir une musique qui adoucisse un peu le problème, parce que sinon, la chanson n’aurait pas été écoutée.

C’est une musique très dansante, justement, il y a une espèce de paradoxe, d’inadéquation, a priori, entre le texte, très grave, et la musique..
C’est Trénet, qui a inventé ça ! Et je n’ai jamais oublié ! Je lui ai posé la question, un jour, j’étais très jeune – j’ai connu Trénet en 1937, alors c’est vous dire !-, je lui ai posé la question que vous me posez pour Je chante, et il m’a répondu que sa chanson était tellement dramatique qu’il avait préféré faire une chanson sautillante ! Et je ne l’ai jamais oublié, car Je m’voyais déjà, c’est l’idée de Trénet, de mettre un drame avec une musique rapide et gaie…

Vous ne craignez pas, malgré tout, qu’en entendant La terre meurt, on aie tendance à se déhancher, car c’est une musique très agréable, très dansante… ?
Il faut ! Les gens n’écoutent pas les mots. Les gens chantent "quand il me tient dans ses bras.. " et font la la la.. Mais si c’est dansant, et qu’ils dansent vraiment, à un moment donné ils vont entendre les paroles, tandis que si je mets une musique triste, ils vont mettre le disque de côté, ils ne vont pas l’écouter du tout... et cela ne sera pas dans les surprise-parties !

Parce que cela va les déprimer ! Mais l ’Aznavour écolo, on ne connaissait pas encore jusqu’à présent.
Mais même moi, je ne connaissais pas ! cela s’est fait lentement, très lentement, moi je vis avec une épouse suédoise, protestante, et chaque fois que je faisais quelque chose qu’il ne fallait pas faire, elle me disait : "non, ne fais pas ça, ce n’est pas bien !" Cela commence comme ça, et petit à petit, j’ai appris.

"La Terre meurt, chantez vous, la Terre meurt, où allons- nous ?" ... Vous êtes optimiste, aujourd’hui, ou plutôt pessimiste ?
Je pense qu’on va être obligé d’apprendre ! Laissez encore une ou deux catastrophes, hélas, et les gens vont apprendre. Croyez-moi, dans le sud-est asiatique, ils ont appris récemment !

Vous êtes inquiet, vous pour vos enfants, vos petits enfants, vos arrière-petits enfants ?
Bien sûr, je suis très inquiet, même ! Mais ceux-là, on les élève différemment, déjà.

 

Le nouvel album, Cuba, le communisme, la politique

Votre nouveau disque s’appelle Colore ma vie, vous l’avez enregistré en partie à Cuba, dans un studio mythique qui est le studio Irem avec l’un des pianistes mythiques, l’un des meilleurs pianistes du monde, on peut dire ça ? Chucho Valdez ? C’est pour lui que vous êtes parti enregistrer à Cuba ?
Oui, lui et son père sont les plus grands. Mais ce n’est pas moi qui ai eu l’idée d’aller à Cuba, c’est mon  associé, Gérard Davoust, qui me l’a conseillé. Et comme j’ai une confiance absolue dans les gens avec lesquels je travaille…je délègue beaucoup, vous savez, cela me permet de faire beaucoup de choses. Ceux qui ne délèguent pas ne peuvent pas faire grand-chose ! Je préfère que ce soit eux qui se trompent, plutôt que moi !

 

On ne vous imagine pas comme cela !
On croit toujours que c’est moi qui commande... Et pourtant ce n’est pas vrai du tout, je ne commande rien, moi... Ah, quand il y quelque chose qui ne va pas, je le dis, et quand je veux quelque chose, je veux ce quelque chose… Mais c’est rare !

Alors, c’était une bonne idée, celle de Gérard Davoust, de vous envoyer enregistrer à Cuba ?
Oui, c’était une excellente idée. D’abord j’ai connu des musiciens cubains. J’en connaissais très peu, avant j’avais fait un duo avec Compay Secundo, et puis c’est tout ! Je connaissais surtout des Argentins, des Boliviens, l’Amérique du sud, l’Amérique centrale, mais Cuba, c’était inconnu pour moi, totalement.

C'est drôle, qu’à 82 ans, vous preniez un tel risque !
Mais non, mais non, il n’y a pas de risque avec une bonne musique, avec des bons rythmes, avec une bonne couleur de disque... Le disque, si on en vend moins, c’est pas un risque, c’est un manque à gagner… Alors il faut pas mélanger les questions d’argent et les questions artistiques..Manque à gagner, bon, tant pis ! Risque, c’est autre chose…

Est-ce qu’il n’y a pas malgré tout un risque artistique à ce que l’on dise, "ah, ça y est, Aznavour se prend pour Salvador, la vague cubaine déferle sur les chanteurs français" !
Non, parce que Salvador n’a pas fait le cubain, encore ( rires)… et puis Salvador est un crooner sussureur, moi pas, moi je hurle, je suis un crooner hurlant ! D’ailleurs je ne suis pas un crooner !!!

Vous n’avez pas rencontré Fidel Castro à Cuba ?
Non, je l’aurais rencontré avec plaisir, et comme j’ai appris qu’il m’aimait beaucoup, qu’il aimait bien mon travail, je me serais renseigné pour savoir qui j’aurais pu faire sortir du pays ou de la prison..Ce que j’ai réussi, quand même, deux fois en Russie… Quand j’étais en URSS, j’ai fait sortir des gens, et ensuite, après le tremblement de terre, j’ai fait sortir des gens d’Arménie, c’était encore l’URSS, il y avait notamment 12 personnes du comité Karabagh, dont l’un est devenu le Président du pays ! ( NDLR : Levon Ter Petrossian). Et ça, j’aime bien faire ça, ça me plait ! D’aller, de demander une faveur, et de me dire qu’ils ne vont pas oser me le refuser (rires)!

Donc vous n’avez pas pu rencontrer Fidel Castro, parce qu’il était hospitalisé ?
Oui, mais comme il va bien et que je retournerai sûrement à Cuba, je le rencontrerai ! Beaucoup m’ont dit "si tu vas là-bas, ne rencontre pas Fidel, ce serait pas bien pour ton image !".. Ils m’embêtent les gens, avec mon image ! Quelle image ? Mon image, c’est moi qui reconnais mon image… Je le verrai, justement, parce que je peux peut-être faire du bien à quelqu’un, ne serait-ce qu’une personne !

Et qu’est-ce que vous allez lui dire, si vous le rencontrez ?
Je lui demanderai la libération de personnes que des Cubains de l’extérieur m’auront recommandées : écrivains, journalistes... Je suis proche des journalistes, surtout les journalistes de terrain, pas les critiques..

J'adore votre franc-parler... c’est extraordinaire. Dites moi, sur le DVD qui accompagne votre nouvel album, il y a un petit reportage, on vous voit enregistrer à Cuba, et on vous voit dans la rue, écouter des musiciens de rue, et on vous voit prendre des photos d’un portrait peint sur un mur, un portrait de Che Guevara. Et puis ensuite, quand on lit votre biographie, on se rend compte que lorsque vous étiez plus jeune, vous aviez des sympathies communistes ! Pour moi cela a été une très grande surprise !
Toute ma famille, avait des sympathies communistes ! Mes parents ont aidé, dans la mesure de leurs moyens, le groupe Manouchian ( NDLR : résistants de la première heure en France, qui ont été fusillés par les allemands en 1944).

Et qu’est-ce qui vous en est resté, aujourd’hui, de cet idéal communiste ?
Il en est resté que c’était un idéal formidable, et que lorsque je vois encore les vieux communistes, à la fête de l’Huma, ils ont encore de l’espoir et du rêve plein le regard, mais il n’y a plus rien à ramasser de ce côté-là. On a été totalement trompé, parce que de communisme, on est passé à soviétisme, et ça ce n'était pas bon. Et j’ai bien peur qu’il y en ait qui aient encore ce genre d’idées ! La révolution, c’est fini.. la révolution, il faut la faire autrement ! La révolution, elle doit être pensée. La lutte révolutionnaire, ça n’est pas de taper sur son voisin. C’est de convaincre son voisin, si on peut le convaincre. Et peut-être que c’est le voisin qui peut vous convaincre ! Je ne suis pas vraiment apolitique, mais je n’ai pas vraiment trouvé mon bord. Je ne sais pas pour qui je vais voter (NDLR : aux élections présidentielles en France).  Je vais voter, bien sûr, mais je ne sais pas encore pour qui. J’écoute.. Je ne suis pas d’accord, quand on diabolise des politiciens. Il y a "Liberté, égalité, fraternité", sur les frontons en France ! Mais alors où est la liberté si on tape sur son voisin parce qu’on n’est pas d’accord avec lui ? Il faut faire un travail différent. Moi, si Madame Royal vient au pouvoir, si l’homme qu’il faut aux Finances est de droite, il faut qu’elle le prenne ! De la même manière, si c’est Monsieur Sarkozy qui vient et qu’il ne prend pas l’homme qu’il faut pour être à la Culture, même s’il est à gauche, je ne serai pas heureux. Le discours de Bayrou est plus proche de ce que je pense, mais je ne donne pas d’idées aux gens, je dis simplement ce que je pense.

Mais il est quand même très rare que vous le disiez aussi directement, me semble-t-il ?
Parce que le moment est venu d’être très prudent. La France va mal, elle est endettée jusqu’au cou, on ne râle qu’après les gens qui partent à l’étranger ( NDLR : Johnny Hallyday).. Qu’on parte à l’étranger, cela n’a pas une grande importance, ça dépend ce qu’on fait pour son pays.

L’Arménie, les émigrés arméniens,  la famille, les banlieues

Puisqu’on parle avec vous de ce qu’un homme fait pour son pays, je voudrais évoquer avec vous l’Arménie. Parce qu’on vous sent fondamentalement de deux pays : la France et l’Arménie..
Oui, quand je dis que je suis café-crème, et qu’on ne peut pas séparer le lait du café, c’est vrai.

 

Vous en parlez plus de l’Arménie, tout de même..
Parce qu’elle en a besoin, mais chaque fois que je fais des rentrées en France, je fais 3 ou 4 galas de bienfaisance au palais des Congrès. Alors mes galas à moi, c’est pas difficile, je ne prends jamais un sou, le disque du gala, j’en donne tous les droits, mes droits d’auteur, mes droits d’édition, tout. Mais je ne fais pas que pour l’Arménie. Sur les 4 qu’on a faits la dernière fois, il y en a eu 2 pour le cancer, 1 pour les journalistes, et 1 pour l’Arménie, c’est tout. Je n’en fais pas plus, mais j’en parle plus… Le professeur Cayatte en parle aussi, et il n’a pas besoin de moi pour en parler.

Mais pour revenir tout de même sur votre engagement par rapport à l’Arménie, après le tremblement de terre de 1988, vous avez créé une fondation qui œuvre à la construction d’écoles, d’orphelinats, de maisons de retraite, etc. Cela étant, quand je vous entends parler de l’Arménie, j’ai le sentiment que cela va bien au-delà d’un engagement humanitaire, c’est un engagement qui touche l’humanité : vous essayez de donner aux Arméniens la place qui leur revient et qu’on leur nie un peu dans le concert des nations.
Oui, l’engagement était humanitaire au début. Il n’est plus humanitaire, puisque maintenant, mon engagement est pour l’enfance. Parce que l’enfance, c’est la force de demain. Et je compte sur les enfants pour faire ce que je ne pourrai pas faire, moi, par la suite.

Je vais encore vous citer, dans votre autobiographie : "pourquoi suis-je devenu ce que je suis, j’ai la conviction qu’il fallait une voix pour rappeler que le peuple arménien existait encore". Cela veut dire que c’est un destin, au-delà même de votre propre volonté ?
Oui, je pense. Mais je ne suis pas le seul au monde. La nation juive a la même chose, les Palestiniens ont la même chose, les Kurdes commencent à en avoir… Moi qui ne suis pas très croyant, mais qui voudrais l’être..

Parce qu’on a le sentiment d’une transcendance, sur ce sujet, qu’il y ait une voix pour dire que les Arméniens existent encore..
Et bien écoutez la preuve, il n’y en a pas eu avant !

Alors parlez moi encore un peu de votre enfance, vos deux parents arrivent en France où vous naissez en 1924, alors qu’eux attendent leur visa pour partir sur la terre promise, l’Amérique. Vous grandissez dans un milieu arménien, et pourtant, vous dites que vos parents ne vous parlent pas du génocide, ou très peu. Simplement vous voyez votre mère, de temps en temps, pleurer sur des photos de famille…
C’est ça. La plupart des Arméniens ne parlaient pas du génocide à leurs enfants, par pudeur. Ils ont eu tort, d’ailleurs. Je ne sais même pas où mes parents se sont mariés, quand ils se sont mariés, comment ils sont arrivés en France, dans quelle ville ils ont mis le pied sur la terre française… Probablement Marseille.

Moins de deux ans avant, votre sœur était née, sur le chemin de l’exil…
16 mois, oui, elle était née en Grèce, à Salonique.

Comment vos parents vous ont-ils transmis malgré tout l’amour de l’Arménie ?
Il y avait des pièces de théâtre, une fois tous les 15 jours, il y avait des poésies que ma mère nous lisait, mon père chantait des chansons arméniennes, il y avait la cuisine, les restaurants, etc.

C’est bon ? aussi bon que la gastronomie française ?
Non, ( rires) Mais c’est très bon quand même, c’est plus exotique que la cuisine française. Mais ça compte la cuisine, et puis, et puis la langue ! Très important, la langue ! C’est une langue que nous pratiquons peu, mais quand nous voulons rire, nous rions en arménien.

Parce que l’humour y est différent ?
Non, mais aux Etats-Unis, entre nous, nous rions en français, pas en anglais.

Quand vous étiez enfant, il y a eu la guerre, ce qui n’est pas un mince épisode dans la vie d’un adolescent, et votre famille était impliquée dans la résistance, avec le réseau de Missak Manouchian.
Mes parents étaient impliqués, mais plutôt en marge. Ils aidaient. Cela dit, mon père a été obligé de fuir, quand même. Et puis il s’est engagé volontaire, ça c’est important de le dire, parce que tous les étrangers ne s’engageaient pas volontaires ! Et puis après l’arrestation de Missak Manouchian, on a eu Méliné, sa femme, à la maison. On a aussi caché des juifs, on n'a pas demandé ensuite à être sur le mur en question (NDLR : le mur des Justes qui a été inauguré en juin 2006 pour rendre hommage à ceux qui ont sauvé des juifs pendant la seconde guerre mondiale) !

Pourquoi vous en parlez si peu, de ces épisodes de votre vie ?
Mais parce qu’on ne l’a pas fait pour qu’on en parle, on l’a fait parce qu’humainement il fallait le faire ! On n’était pas plus proches des juifs que d’autres. Mais on en a aidé trois, à des périodes différentes. L’un était marié à une Arménienne, il est arrivé un jour affolé, et mes parents lui ont dit qu’il vienne à la maison, et puis voilà, ça s’est passé comme ça.

Vous avez conscience que si vous racontiez ces histoires-là aux journalistes critiques que vous regardez d’un si mauvais œil, ça les attendrirait, non ? Ils vous trouveraient tellement formidable !
Je ne veux pas les attendrir !

Est-ce que vous vous en moquez, qu’on vous trouve formidable ?
Non, j’aime ! J’aime bien ce qui m’arrive en ce moment. J’aime bien qu’on me mette à la place où je voulais être. C'est-à-dire quelqu’un qui écrit. J’aime bien qu’on lise mes paroles de chansons au lieu de les entendre d’une oreille distraite. Ce qui m’intéressait, c’était que l’on sente que je voulais faire quelque chose dans une langue que j’aime.

Vous préférez, Charles Aznavour, qu’on vous reconnaisse comme auteur, plus que comme chanteur et acteur ?
Uniquement, oui. Chanteur et acteur, au revoir, M'sieurs Dames. Je suis un auteur d’abord ! car si je n’avais pas écrit ce genre de chansons, je n’aurais pas fait ce genre de tour de chant. Et si j’avais été grand, blond, aux yeux bleus, je n’aurais pas fait une carrière.

Vous vous rappelez votre premier sentiment, quand vous avez pour la première fois posé le pied sur le sol arménien ?
Oui ! Je n’ai pas aimé. C’était en 1963 ou 64, et je n’ai rien ressenti. J’avais l’impression que je ressentirais quelque chose de particulier, mais je n’ai rien ressenti du tout. Et d’autre part, il y avait à peu près 250 personnes qui étaient venus à l’aéroport, qui me disaient : "ah ! tu es revenu dans ton pays !!" Mais non, je répondais, mon pays, c’est la France ! Ils étaient terriblement vexés. (rires) Il a fallu le tremblement de terre pour qu’ils ne soient plus vexés. C’est quand même énorme ! Mais je ne me sentais pas arménien du tout. Mes parents, eux étaient arméniens… Et moi je n’ai pas été touché du tout, et en plus on ne voyait rien, il neigeait.

Vous avez quand même retrouvé votre grand-mère paternelle.
Voilà. La seule émotion, c’était cela.

Dans ce nouvel album, Colore ma vie,  il y a une chanson qui est très marquante, qui s’appelle Je vis en banlieue, où vous vous glissez dans la peau d’un jeune de banlieue, en tout cas d’un habitant de ces banlieues…
Je me glisse dans la peau d’un enfant d’émigré.

Justement, c’est l’empathie de l’enfant d’émigré que vous êtes vous-mêmes ?
Oui…. que j’ai été !

Que vous êtes encore ! vous restez un fils d’émigré !
Oui, je le suis physiquement, je ne le suis pas moralement. C’est complexe, peut-être, mais c’est vrai ! Parce que dans ma tête, tout ça c’est fini, ça n’existe plus du tout.

Pourquoi alors cette envie d’écrire cette chanson ?
Eh bien parce que … la banlieue est turbulente, la banlieue a des ennuis.. La banlieue a le meilleur et a le pire. Et c’est ça que j’ai voulu expliquer à tous ceux qui ne font que condamner, d’une part, et à tous ceux qui ne veulent que défendre, d’autre part.

Mais ce n’est pas anodin de dire "je vis en banlieue". Vous incarnez un enfant de la banlieue ?
J’ai écrit au début "Je suis de banlieue", et j’ai trouvé que cela ne prenait pas assez position.

Vous renvoyez dos à dos, dans cette chanson, la gauche et la droite, c’est un constat assez sombre de la réalité vie en banlieue que vous dressez…
Oui, mais est-ce qu’elle n’est pas réelle ? Est-ce que ce n’est pas vrai, ce que je dis ? Pourquoi ne se réveille-t-on que quand ça "révolutionne" ou qu’en période d’élections ? Pourquoi ne se réveillerait-on pas avant ?

Vous avez l’air en colère, quand vous parlez de la banlieue..
Ah oui, je suis en colère ! Moi j’ai une petite fille qui est maghrébine, 50% du côté du père.. Bon, cette petite fille, si ça continue comme ça, un jour, on lui reprochera un jour d’avoir eu un père maghrébin, et ça, je ne le veux pas !

Et vous avez peur, vous le craignez ?
Non, je ne le crains pas, je ne le veux pas, c’est tout. Il ne faut pas craindre les choses, il faut lutter contre elles.

Et vous avez la sensation, tout de même que le creuset qu’a pu être la France, avec des vagues d’immigration incessantes, venues de partout pendant des années, s’est un peu cassé ?
Je ne crois pas qu’il y ait une grande différence. J’ai vu arriver les juifs de Pologne et les juifs d’Allemagne, et j’ai entendu des mots qui m’ont déplu, à l’époque. Je trouve au contraire qu’on est moins anti-sémite aujourd’hui qu’à l’époque, et puis les Français ont appris beaucoup de choses, on comprend mieux les autres, on donne plus.

Et pourtant il y a toujours un problème aujourd’hui !
Mais attendez, mais même moi je dis des choses : moi je dis qu’il ne faut accepter en France que ceux qui veulent épouser la France… Pourquoi on aurait chez nous des gens qui critiqueraient, qui vivraient à nos crochets, et qui ne penseraient qu’à une chose, c’est dire du mal de nous et s’en aller après, ou profiter de tout ce dont ils peuvent profiter…

Non, ceux là il ne faut pas les garder. Je suis navré pour les associations qui le font, mais alors ça, ça me déplait souverainement, parce que je connais plein de jeunes, qui ne demandent qu’une chose, c’est d’être traités comme des Français qu’ils veulent être ! Et quand je dis plein, plein ! Moi je connais les banlieues parce que j’y vais avec mon gendre !

C’est pour cela que vous avez fait cette chanson, pour dire cela aussi ?
Oui, c’est pour cela.

J’ai lu aussi qu’il n’y a pas si longtemps, vous étiez allés dans les banlieues à la rencontre de lycéens, dans le 93, en Seine Saint Denis, près de Paris..
Oui, j’ai beaucoup aimé !

Qu’est-ce qu’ils vous ont appris ces jeunes-là ?
C’est surtout je crois qu’est-ce que je leur ai appris ! Je leur ai appris que la jeunesse qui se révolte, c’est normal, la jeunesse doit se révolter, elle ne doit pas somnoler. Mais vous voyez, je dis : "il faut boire jusqu’à la lie, sa jeunesse, buvez-la, c’est la vie, apprenez ! Mais en fin de compte, n’emmerdez pas le monde."

Vous avez été un jeune révolté, vous, dans votre jeunesse ?
J’ai pas eu le temps d’être un révolté parce qu’il y avait la résistance, la peur, il fallait se nourrir…

Il vous a fallu travailler très tôt, c’est vous qui faisiez vivre votre famille..
Oui, il a fallu travailler… Cela dit, foncièrement, je suis toujours un révolté… mais je ne suis pas un homme en colère. Mes colères sont pleines d’humour… Les gens qui ont des colères sans humour, ce n’est pas possible ! Ce sont ces gens-là qui prennent un revolver et qui tirent ! Moi je ne ferai jamais une chose pareille. Si vous voulez, je pique une colère, puis je me retourne et je ris, je ris de moi aussi. Mon épouse, quand je suis en colère, elle aime bien. Pourtant j’ai jamais fait de colère à la maison. Mais elle aime bien parce que c’est un spectacle, il parait que je suis formidable en colère...(rires)

Puisqu’on parle des enfants, et parce que vous en parlez dans votre autobiographie, je me permets d’en parler parce que j’ai appris cette chose terrible, c’est que vous avez perdu un fils..
Oui…

Ça a changé quelque chose dans votre vie ?
Non, je mentirais si je disais que cela a changé des choses dans ma vie. Je sais bien que le malheur chronique, c’est toujours beau, mais moi je ne suis pas un malheureux chronique… Non, ça m’a changé. Je sais de quoi il est mort : il est mort parce qu’il voulait maigrir, qu’il prenait des cachets...et qu’en plus il buvait de la bière. Il est mort tout seul dans un appartement, pendant que j’étais en tournée. Alors j’ai une boîte, à la maison, que je ne peux pas ouvrir sans être très touché…

Edith Piaf, les femmes, la sensualité, l’audace

Revenons à votre jeunesse… Vous aviez 22 ans quand vous avez rencontré Edith Piaf, cette rencontre a marqué votre vie !
Ah, elle la marque toujours ! Les grandes rencontres marquent une vie pour la vie !

 

Vous en souriez encore !
Oui, oui ! et j’entends encore le rire d’Edith ! j’aimais bien les plaisanteries qu’on faisait ensemble, j’aimais bien quand elle me traitait de petit con ! Elle disait tout le temps : "c’est un génie, c’est un génie con mais c’est un génie !" Et elle me traitait de petit con parce que je faisais du scat, et qu’elle ne comprenait pas ça.. Elle me disait : "mais tu n’as fini, petit con, de chanter des chansons pareilles quand tu écris autre chose ?" . Bon, j’aurais pu le cacher, qu’elle me traitait de petit con, mais je ne voulais pas le cacher parce que c’était un mot d’amour, si vous préférez !.. Edith m’a quand même chassé, un jour, on était à New York et on s’est disputé – on se disputait souvent  à propos de théâtre, de cinéma -, et elle m’a dit : "puisque c’est comme ça, puisque tu n’es pas d’accord avec moi, eh bien tu t’en vas !" Je lui ai répondu "donnez moi mon billet", elle est allée le chercher, me l’a donné, et ..

Vous la vouvoyiez et elle vous tutoyait…
Oui, elle me tutoyait et elle m’a souvent demandé d’en faire autant avec elle, mais je ne voulais pas, j’avais trop de respect pour elle… Et donc elle m’a dit : "demain matin on te raccompagne au bateau, ça tombe très bien, il part demain !" Donc j’ai pris le bateau, je suis parti ! Le deuxième jour, sur le bateau, j’ai reçu un télégramme : "tu me manques déjà" !! C’était ça, Edith, c’était ça !

C’est vous qui avez fini par partir, quelques années après…
Oui, mais j’étais totalement dépendant d’Edith, j’étais heureux tel que j’étais, je n’avais pas besoin d’autre chose..

Mais c’est allé loin, cette histoire, parce que vous vous étiez installé chez elle…
Ah, j’ai vécu chez elle pendant près de 8 ans !

C’est ça, vous aviez un petit appartement chez elle, et vous lui serviez de..
De secrétaire..

Oui, mais même plus que ça : vous faisiez des chansons, vous étiez secrétaire, chauffeur, garde du corps, éclairagiste…
Oui, tout ça !! mais tout ça dans le cadre du métier.. !

Ah oui, vous n’avez pas fait partie des nombreux amants d’Edith Piaf !
Non, non, elle n’était pas mon genre…

C’est peut-être pour ça que vous êtes resté si longtemps à côté d’elle, d’ailleurs …
C’est très possible ! (rires) elle me faisait faire n’importe quoi, j’acceptais tout, mais je n’étais pas le seul. Tous ceux qui ont vécu dans l’entourage de Piaf ont tout accepté ! Les neuf Compagnons de la Chanson ont tout accepté, Cocteau, tout le monde, tout le monde ! Ce petit bout de femme était vraiment une force de la nature !

Alors tout à l’heure, vous disiez que vous n’avez pas été l’un des amants de Piaf, elle n’était pas votre genre.. Mais avant de rencontrer votre femme, il y a quarante et quelques années, vous avez été un grand séducteur, quand même !
On raconte beaucoup de choses !

Mais non, c’est vous qui les racontez !
Non, moi je n’ai pas raconté grand-chose ! Dans notre métier, ce que j’ai raconté là, ce n’est rien ! Mais je peux dire une chose : jamais … jamais.. à la sortie du théâtre, je n’ai donné mon numéro de téléphone à une jeune femme, je suis toujours rentré à la maison : comme je disais "on ne touche pas à la clientèle !"

Cela étant, sérieusement, vous avez besoin des femmes ? dont vous avez d’ailleurs, pas toujours parlé très tendrement, et notamment dans votre nouveau disque !
Non, non ! et je parle très tendrement des femmes dans mon disque !

Pas de toutes !
J’énumère les femmes, mais je dis aussi qu’il y en a qu’il faut courtiser à genoux, je dis qu’il y en a qu’il faut épouser immédiatement. Non, non, il y a un mélange quand même !

Vous dites aussi qu’il y en a qu’il vaut mieux oublier tout de suite !
Et ce n’est pas vrai peut-être ??  Mais c’est la même chose avec les hommes, et j’ai écrit la chanson, et on l’entendra bientôt ! Mais pas par moi, bien sûr !

Elles vous ont appris quelque chose, les femmes dans votre vie ?
Elles m’ont déjà appris une chose, c’est l’égalité des sexes. Et c’est quelque chose d’important, c’est qu’il n’y a pas de femmes inférieures aux hommes. Et que souvent, dans nombre de cas, elles sont supérieures. Il faut l’admettre, peut-être pas devant elles, mais il faut l’admettre ! ( rires)

Tout de même, c’est dommage que je n’aie pas votre autobiographie sous la main, mais quand vous parlez de votre seconde épouse, il y a un chapitre où vous n’y allez pas par 4 chemins ! Je me suis dit, quand même, ce Charles, quel macho !
Non, ce fut un mariage raté, tout simplement, cela m’emmerdait sérieusement. Je n’aime pas les femmes qui veulent être la vedette du couple… Si vous voulez être la vedette, faites ce qu’il faut pour !

Si je vous interroge comme ça avec insistance, sur les femmes, c’est que je voudrais savoir si ce goût de la conquête…
Non, je n’ai pas fait de conquêtes, croyez-moi !! J’étais tellement timide qu’on faisait ma conquête, c’est vrai ce que je vous dis là ! Et les femmes que j’ai connues - je peux vous les présenter, car je suis resté très ami avec toutes-, elles vous le diront !

Elles tombaient toutes seules ?
Non, elles me faisaient tomber !  ( rires)

Vous avez été en tout cas, Charles Aznavour, un des premiers à parler d’érotisme dans la chanson…
De sensualité, dirons-nous.

De sensualité, si vous le voulez… Mais tout ce que vous écrivez, tout ce que vous dites, vous le faites franchement, sans fard et sans détour ?
Oui !

Mais vous avez eu des ennuis avec la censure, dans vos chansons !
Oui et non. On disait aux gens de ne pas passer ces chansons là, plutôt..

La carrière, les honneurs, les adieux, la postérité

Tout de même, si l’on fait un retour sur le passé, votre carrière et vos chansons, vous avez été l’un des premiers à parler ouvertement à parler de sensualité dans les chansons, vous avez été l’un des premiers à dresser des portraits de femmes pas toujours très flatteurs, à casser avec la tradition romantique d’une certaine chanson française, l’un des premiers à ouvrir vos textes à une certaine partie de la société... Alors qu’est-ce que vous vous dites ? "Bon sang, comme j’ai été  gonflé, j’aurais pu ne pas revenir de ces audaces-là", ou bien "mon Charles qu’est-ce que tu as été bon" !..
Je ne dis pas ça du tout ! C’est pire ce que je dis. Je dis : "c’est pas normal qu’il y ait d’autres qui l’ont fait et qu’on oublie que je l’ai fait, moi !"

 

Parce que vous avez la sensation qu’on ne vous reconnaît pas, aujourd’hui, à votre juste valeur ?
Ah non, ce n’est pas la valeur !

A votre juste apport ?
Voilà, c’est ça ! la valeur, c’est une autre histoire ! Je ne parle jamais de ma valeur, cela ne veut rien dire, ça ! J’aurais pu très bien ne pas être le chanteur que je suis, et être quand même l’auteur que je suis… Donc la valeur, il ne faut pas en parler.

Qu’est-ce que vous pensez au fond de vous des journalistes, qui ont eu parfois la dent un peu dure ?
Alors si vous voulez, parlons des journalistes : il faut faire la différence entre les journalistes et les critiques ! Si un critique n’est pas constructif, il ne m’intéresse pas ! Il peut dire du mal de quelqu’un, à condition qu’il dise le pourquoi, et où est l’erreur. Ils ne le font pas, ils démolissent , ils démolissaient -enfin on ne démolit plus personne, il n’y a plus de critiques !- ; mais ils démolissaient systématiquement un artiste. Il y en avait très peu qui ne démolissaient pas. Et c’était ça que je leur reprochais.

Quand on lit certaines des critiques qui ont été publiées sur vous il y a fort longtemps, il y a 40 ans et plus, on lit une violence dans les mots qu’on n’imaginerait pas aujourd’hui... c’est quelque chose d’insensé !
On a été même jusqu’à dire qu’il était insensé qu’il y ait un paralytique sur scène ! C’est affreux, ce qu’on a raconté sur mon compte. C’était de la démolition !

Comment vous expliquez qu’à un moment de votre carrière, vous ayez suscité tellement de... haine dans la critique ?
Je crois que les ai énervés ! Il y a des gens que j’ai énervés, je ne sais d’ailleurs pas pourquoi !

Cela n’a pas été un moteur, aussi, quelque part, ces critiques ?
Non, ce que je voulais faire, je l’aurais fait de toute manière…

Et alors aujourd’hui, quand vous voyez tous les honneurs qui vous sont rendus ? c’est impressionnant...
J’accepte ! je suis très heureux. Cela représente ce que je disais il y a quarante ans : "un jour ils viendront m’apporter des médailles sur un coussin en velours rouge"…

Oui, j’en ai noté quelques unes, et la liste est loin d’être exhaustive ! Légion d’honneur, chevalier puis commandeur, Héros national en Arménie, citoyen d’honneur de la ville de Montréal, César d’honneur, Victoire de la musique... Il y a tout, on vous dresse une statue !
Je l’ai !! (rires) elle fait 4m ! à Gumri, en Arménie.

Et il y a une place qui portera votre nom à Erevan..
Oui, et il y aura une statue aussi ! Et un musée qui sera prêt dans un an et demi... Et dans ce musée, j’ai tenu à ce qu’il y ait une salle de spectacle pour qu’on puisse y présenter les jeunes artistes, ou qu’on puisse y faire des conférences, enfin une salle qui serve à quelque chose d’autre qu’à être un théâtre. Mais malgré tout, la médaille que je préfère, vous ne l’avez pas citée. C’est la médaille qui m’a été offerte par l’Académie Française.

Et voilà, toujours l’auteur...
Oui, toujours. On en revient toujours aux mêmes choses avec moi.

Et malgré tout vous chantez J’abdiquerai, parce que vous n’avez pas le choix… Le temps, la mort, ce sont des choses qui reviennent souvent dans votre œuvre. Vous abdiquerez, certes, parce qu’il le faut bien un jour ou l’autre, mais ce sera à contre-cœur…
Ah, et bien oui, la voix ne sera plus là.. Si mon visage est une ruine, ce n’est pas grave..J’en ai vu d’autres. Mais la voix, ce n’est pas pareil. Mais je n’abdiquerai pas totalement parce que jusqu’au bout j’écrirai, et l’écriture passant par d’autres voix peut être un bonheur aussi !

Il y a une phrase dans cette chanson qui m’a un peu interloquée : "adieu à son public, c’est comme un adieu aux armes"... Qu’est-ce que cela veut dire, que le spectacle est un peu un combat ?
Bien sûr, bien sûr que c’est ça… Vous savez, quand un général doit se retirer, cela doit faire quelque chose ! Encore que lui, il n’a plus de guerres, mais moi j’en ai encore!

Mais vous les avez toutes remportées !
Oui mais il y en a encore, il y en a toujours à faire !

Et puis ce n’est pas un ennemi qu’il y a en face de vous quand vous chantez…
Non, mais ce que j’aimais répondre, quand on me demandait ce que je faisais , c’était : "je fais ma campagne d’Italie, ou d’Espagne"… C’est une question de territoire, d’ailleurs je le dis dans une chanson... Les territoires, j’en parle aussi… 

Aznavour Napoléon ??
Ce sont les Polonais qui disaient ça… et pourtant, je n'ai pas enlevé Waleska, là-bas.

Mais quand votre intégrale est sortie, elle avait une forme d’arc de triomphe, tout de même ! L’empereur de la chanson !
C’est Levon Sayan ( NDLR :son ami et producteur) qui en a eu l’idée... Moi ce que j’ai préféré, c’est quand on avait fait la colonne Morris.

Vous dites, aussi dans cette chanson, que vous espérez un bel enterrement ?
Oui, ce serait pas mal, non ? Cela ferait plaisir à mes enfants ! Cela les consolera peut-être un petit peu… (rires)

Mais vous dites régulièrement, dans vos interviews, que vous ne croyez pas à la postérité.
Non ! J’y crois, dans une certaine mesure pour un compositeur classique. Pour un peintre et pour un sculpteur, pour un savant, pour quelqu’un qui apporte quelque chose pour l’humanité. Je n’y crois pas pour un chanteur, pour un acteur, pour un auteur. Vous savez, on aura du mal à faire mieux que Molière !

Et pourtant, la chanson, c’est le vecteur artistique le plus populaire et le plus intime, celui qui accompagne le plus les gens au quotidien …
Oui, mais c’est aussi celui qui se consomme  et se consume le plus vite ! Donc je ne crois pas à la postérité ! Et puis alors, si on commence à penser à ça, c’est qu’on se croit plus que je ne me crois !

Qu’est ce qui vous pousse aujourd’hui à votre âge à tant et tant chanter, qu’est-ce qui vous pousse aujourd’hui, qu’est-ce qui vos donne envie de continuer comme ça ?
La plume !

Et la retraite, vous n’avez pas envie ? Il y a des millions de français qui rêvent de retraite !
Je suis à la retraite. Mais ils vont voir comment on s’emmerde à la retraite ! ( rires)

Vous avez entamé une grande tournée d’adieux à l’étranger...
Oui, ça ne fait que commencer. C’est rétrécir le territoire de voyage pour travailler. Et me laisser un  peu plus de temps pour voyager pour le plaisir et pour apprendre et pour connaître.

En France, vous ferez des adieux, un jour ?
Je n'en sais rien !

J’ai lu, toujours dans votre autobiographie, que vous parliez de vos chansons en disant "mes oeuvrettes"... C’est si peu important que cela ?
Oh, quand je dis mes oeuvrettes, ce sont mes petites œuvres, mes chansons sont courtes.

Et plein de petites oeuvrettes, cela fait un "grand-œuvre" ?
Ça, on le saura quand je serai mort..

Mais qu'en pensez-vous ?
Oh, écoutez, laissez moi vivre pour le moment, on verra plus tard !! (rires)