Isabelle Aubret, dernier rideau

Isabelle Aubret. © André Marouani

Porte-voix de Ferrat, Brel ou Aragon, Isabelle Aubret n'a jamais chanté pour passer le temps. Cette précieuse et généreuse interprète a toujours tranché dans le vif des mots. Elle sort aujourd'hui Allons enfants, son nouvel album avec notamment des textes de Claude Lemesle ou Georges Chelon, et entame début octobre à l'Olympia, un ultime tour de piste. Rencontre.

RFI Musique : "Aujourd'hui je viens vous dire au revoir dans cet Olympia qui m'a vu naître", écrivez-vous sur l'argumentaire du disque. C'est donc le moment des adieux ?
Isabelle Aubret :
Dans notre métier, c'est toujours difficile de faire des adieux parce qu'on est toujours là, parce qu'on ne sait plus ce qu'est aujourd'hui et ce que sera demain. Là, je sors un album avec dix-huit nouvelles chansons. C'est un très beau chiffre pour moi puisque j'ai gagné l'Eurovision à cet âge-là (avec la chanson Un premier amour en 1962, ndlr). Dire au revoir quand on est en pleine forme, c'est une autre façon de dire aux gens qu'on les aime et qu'on les respecte. Je sais que cela va être une déchirure. Mais ce n'est pas vraiment un départ puisque je m'en vais ensuite poursuivre avec la tournée Âge tendre et têtes de bois et j'emmènerai aussi ces nouveaux morceaux en province. Je ne vais pas quitter la scène brutalement sinon je vais tomber malade. Je veux que ce soit une fête, que les gens se disent : "C'était vraiment bien, elle aurait dû rester encore un petit peu".

Pour ce disque, n'avez-vous pas éprouvé le désir d'être servie par la jeune génération d'auteurs et compositeurs ?
Si, bien sûr. Je suis allée en voir quelques-uns en concert. Mais ils ne m'ont pas fait rêver. La musique est souvent très en avant, masque le texte et quand vous arrivez à le comprendre, ça ne me renvoie pas des choses qui me donnent envie. Calogero écrit, lui, de jolies chansons. À part une ou deux chansons qui traînent, il n'y a pas de grand caractère ou de grande personnalité. Suis-je trop exigeante ? Peut-être, mais je l'assume. D'un autre côté, ils ne m'ont jamais, non plus, proposé quoi que ce soit.

Pourquoi selon vous ?
Est-ce un manque de curiosité ? Peut-être qu'ils ont écouté, mais n'ont pas entendu. Et cela fait une sacrée différence. Je me demande aussi s'ils n'ont pas un certain complexe. Les premiers étaient Brel, Ferrat, Aragon, donc de sacrées pointures. Ensuite Claude Lemesle, ce n'est pas rien. La connotation stupide Ferrat-politique-communiste ne m'a pas, non plus, aidée.

A-t-elle été vraiment handicapante, cette étiquette ?
Elle a fait peur à certaines personnes. Je me rappelle de la réflexion de Jean Ferrat quand j'ai voulu chanter Nuit et brouillard. Pour lui, les gens attendaient autre chose de moi, comme La Fanette, C'est beau la vie, Les amants de Vérone... Sauf que moi, c'est ça qui m'intéressait : faire ce que les gens attendaient de moi et tout d'un coup, les interpeller avec quelque chose de plus sérieux ou de plus grave. À cause de mon physique, on a essayé de me faire changer de chemin. Je n'ai jamais voulu. À tort, à raison ? Je suis plus fière d'avoir chanté tout ça que des chansons de récréation.

Claude Lemesle vous a écrit ici notamment Pleine de larmes. D'où vous vient cette émotivité exacerbée ?
De mon côté slave, de ma maman certainement. Depuis l'enfance, je suis comme ça. Et en grandissant, ça ne s'est pas arrangé (rires).D'un autre côté, j'ai une incroyable force de vie. Et ça aussi,  je le tiens de Maman. Il arrive des soucis et des problèmes à tout le monde. Pourquoi, à un moment donné, la lumière est plus vive pour certains que pour d'autres. Je pense que c'est parce qu'ils savent ouvrir la fenêtre.

On sait que vous êtes une battante. Le titre Allons enfants, c'est une injonction adressée aux jeunes afin qu'ils ne courbent pas l'échine ?
Il faut continuer d'y aller. Ce n'est pas facile la vie pour les enfants qui arrivent et qui doivent se battre. Moi lorsque je suis allée travailler à l'usine, j'avais à peine 14 ans. Ce n'était pas simple non plus. La danse classique et le conservatoire, c'était toujours après. Mais il faut garder espoir et croire en la vie, ça vaut le coup.

Les chansons écrites par Georges Chelon sont assez engagées avec de nombreuses références à la religion ("Ils sont assis aux pieds d'Allah/Aux pieds de Yahvé, de Bouddha/Depuis ce triste mercredi/Là-haut tout le monde est Charlie")...
Si une religion vous dit de vous suicider et d'entraîner avec vous des innocents, c'est qu'il y a un gros souci. Il y a une jeunesse fragile et vulnérable. Je suis athée donc je n'ai pas de problème avec les religions. Je crois que Dieu est en nous et le diable aussi. Et si on ne fait pas attention, on peut être plus diable que Dieu. Rien n'est innocent. On ne peut pas aujourd'hui faire un spectacle quand on a envie de dire des choses, sans se pencher sur la marche du monde. Les vraies chansons qui restent sont celles qui racontent quelque chose et atteignent les gens.

Le public vous a-t-il permis de tenir debout pendant les périodes de tempête ?
Bien sûr, avec la famille et les amis. Il n'y a jamais eu de trahison dans cette relation-là. J'ai bien conscience que ce n'est pas un amour superficiel. Si les gens veulent venir me le donner une dernière fois à l'Olympia, je serai la plus heureuse du monde. Je pense avoir mérité cette tendresse (en pleurs).

Dans la mythique salle parisienne, vous avez notamment effectué la première partie de Jacques Brel. Quels souvenirs gardez-vous de ce moment 53 ans après ?
D'abord la direction. C'était Bruno Coquatrix. Il aimait véritablement les artistes, il suivait notre parcours, il marchait avec nous et notre trac dans les coulisses. Je me souviens de la dernière avec Brel. Pendant que je chantais Deux enfants au soleil, il avait mis un fil par terre avec des canards, des lapins, des poules. Avec un musicien, Jacques tirait sur le fil derrière moi. Les gens riaient, je ne comprenais pas pourquoi, jusqu'à ce que je me retourne. Je n'oublierai jamais non plus la première fois que j'ai entendu sur scène La Fanette, ni la force de ses mains et de son regard. C'est formidable comment la tendresse peut submerger et rendre vivant les êtres.

Jean Ferrat, vous y pensez tous les jours ?
Vous savez, je rentre dans mon studio tous les jours. C'est ma discipline, ma gymnastique du matin. Et à chaque fois, je me dis que je chante pour les anges : Maman, Papa, Ferrat, Brel, Aragon, Serge (son fidèle pianiste pendant plus de 50 ans, disparu l'an dernier, ndlr)... J'ai enregistré 72 chansons de Ferrat durant ma carrière. On a été des compagnons de voyage. C'était une relation de tendresse, de vérité et de pureté. Comme avec Brel.

Que voulez-vous qu'on retienne de vous ?
Que les gens se disent : avec elle, c'était tout simplement humain...
 

Isabelle Aubret en concert à l'Olympia le 3 octobre 2016

Site officiel d'Isabelle Aubret