Les chanteurs français célèbrent Noël à leur façon !

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En France, la chanson a souvent opté pour un regard satirique sur Noël. De La fille du père Noël de Jacques Dutronc au Petit papa Noël (chamboulé) d’Aldebert, voyage dans la célébration de la chanson populaire française, loin de la sacro-sainte tradition des "Christmas albums" américains.

En cette année 1966, les cheveux poussent chez les jeunes Français. Sur la face B de son premier 45 tours, Jacques Dutronc met en scène les amours contrariés du fils du père Fouettard avec la progéniture de ce bon vieux père Noël. "C’était la fille du père Noël / J’étais le fils du père fouettard / Elle s’appelait Marie-Noël / Je m’appelais Jean-Balthazar." Écrite par le parolier des premiers tubes de Dutronc, Jacques Lanzmann, La fille du père Noël fera quelques enfants et pas seulement à cause d’un riff de guitare qu’on retrouve quasi à l’identique dans le Jean Genie de David Bowie.

La satire au pied du sapin

Alors que la fête de Noël a gagné les familles de la classe ouvrière, la chanson française se moque gentiment du gros bonhomme à la barbe blanche. Si bien qu’en 1981, Renaud le menace même sur un fond de musique reggae : "Petit papa Noël  / Toi qu'es descendu du ciel  / Retourne-z’y vite fait, bien fait  / Avant que j'te colle une droite / Avant que j't'allonge une patate / Que j'te fasse une tête au carré !" 

Le père Noël noir est un cambrioleur qui pourrait tout à fait figurer au générique du film Le père Noël est une ordure. C’est que les temps ont changé, la crise s’est installée durablement au pied du sapin. "Où est passé le père Noël ? / Pour les gosses défavorisés ?", interrogent les punks de Bérurier Noir dans La mère Noël. À la fin de l’année 1985, ce titre qui ouvre leur 45 tours Joyeux merdier ne fait pas dans la dentelle en imaginant une maman Noël célibataire qu’on a "fait cuire dans la cheminée".

Ce "mauvais esprit" a traversé le temps jusqu’à infuser les dizaines de parodies de Petit papa Noël visibles aujourd’hui sur la plate-forme de vidéos en ligne et les chansons pour enfants. "Avant d’attaquer mes chansons de Noël, j’ai écouté tout ce qui s’est fait en terme de parodies", reconnaît le chanteur Aldebert. À la veille des fêtes, il est cette année l’un des rares chanteurs français à faire paraître un disque de Noël, Les enfantillages de Noël, un exercice de style auquel se plient peu d’artistes dans l’Hexagone.

La place du commerce

Les répertoires d’Édith PiafGeorges Brassens, Léo Ferré, Johnny Hallyday ou des yéyés ne comportent, pris individuellement, pas plus de quelques titres sur la question. Bien avant Douce NuitMon Beau sapin ou Il est né le divin enfant, c’est d’ailleurs Petit papa Noël de Tino Rossi que l’on cite le plus spontanément quand on pense à cette fête païenne du solstice d’hiver, devenue chrétienne puis laïque.

Interprétée pour la première fois en 1946 dans le film Destins de Richard Pottier, cette comptine écrite par Raymond Vinci et composée par Henri Martinet signe l’implantation définitive du Noël à l’Américaine au cœur d’une France en reconstruction après la Seconde Guerre mondiale, notamment grâce à l’aide du plan Marshall.

"Je balancerai au fond du Canal / L’intégrale de Tino Rossi / Je chanterai du heavy metal / À la messe de minuit", dit le personnage rajouté par Aldebert au Petit papa Noël (chamboulé) des Enfantillages de Noël. Maintes fois repris, ce Petit papa Noël est pour la France ce que le White Christmas de Bing Crosby est aux États-Unis : un symbole. Petit papa Noël contre ce Noël Blanc, adapté en français par le comique Francis Blanche ? Dans le monde anglo-saxon, les "Christmas albums" demeurent une tradition à laquelle ont sacrifié les plus grands, d’Elvis Presley au rappeur Snoop Dogg, en passant Bob Dylan ou le groupe de punk californien Bad Religion.

"Ce qui a été très important, c’est la façon dont Noël a été commercialisé, observe Claude Chastagner, professeur de civilisation américaine à l’Université de Montpellier. L’industrie et les grands magasins se sont emparés de cette imagerie, d’abord en Grande-Bretagne à partir de la fin du XIXe siècle, puis aux Etats-Unis. Tout autour de cet imaginaire se sont greffées différentes pratiques comme les chants. En France, tout ça est venu plus tard, et avec le regard méfiant de l’église Catholique par rapport à l’argent, alors que dans la culture protestante anglo-saxonne, la réussite dans les affaires est le signe qu’on est élu par Dieu." 

Un père Noël sans ses papillotes

Au-delà des chiffres de ventes monstrueux atteints pour les best sellers, les chants de Noël s’écoutent partout dans la rue et sur les radios américaines. Dans l’Amérique de l’après 11 Septembre, ils sont même apparus comme un moyen de réconfort pour une société meurtrie qui s’est retrouvée dans le souvenir des fêtes en famille. "On a même donné le surnom de ‘Christmas creep’, frayeur de Noël, à l’espèce de folie qui s’empare maintenant des Etats-Unis autour de Noël à partir de début octobre", relève Claude Chastagner.

On est loin des tentatives de transpositions ratées des albums de Noël américains en France. En 2011, la maison de disque Barclay a pourtant réuni autour du compositeur Michel Legrand et d’un big band, un casting comprenant Iggy Pop, Olivia Ruiz, Carla Bruni, Renan Luce ou -M-, mais son disque de reprises françaises et anglo-saxonnes, Noël ! Noël !! Noël !!!, n’a guère marqué les esprits. À un mois pile du réveillon, Les enfantillages de Noël d’Aldebert connaissaient quant à eux un démarrage pour le moins timide, pointant à la… 157e place des disques les plus vendus en France (1).

Cela n’a pas empêché le chanteur de "noëliser" dès le mois de novembre son spectacle de "chansons alternatives" pour enfants, Enfantillages, qui connaît actuellement un vrai succès en France (plus de 300 concerts et 100 000 disques vendus pour chacun des deux épisodes). "On a un père Noël avec nous, mais on ne voulait pas du personnage qui lance des papillotes, ce n’était pas possible ! Sur la scène, il vient donc faire le DJ, il intervient avec des personnages de la série Enfantillages comme Super mamie", assure Guillaume Aldebert.  Le père Noël qui prend un bain de jouvence avant sa tournée ? C’est sa fille qui va avoir du boulot pour préparer les cadeaux.

(1) Classement des Top albums du SNEP, le Syndicat National de l’Édition Phonographique, pour la semaine du 25 novembre 2016.