Depardieu, portrait de l’artiste en Barbara

Barbara et Gérard Depardieu sur scène en 1986. © Suzanne Rault Balet / Getty

L’acteur avait créé avec elle Lily Passion. Il se souvient de son amie dans l’album Depardieu chante Barbara, qu’il prolonge en scène aux Bouffes du Nord à Paris, en compagnie du pianiste Gérard Daguerre.

Barbara s’est éteinte en 1997 à l’âge de soixante-sept ans, à peine plus jeune que Gérard Depardieu  aujourd’hui. Et l’on n’avait pas l’impression, alors, qu’elle avait déjà écrit le grand âge, le soir de la vie, le tendre détachement final. Pourtant c’est ce que fait entendre son cadet et ami dans son album Depardieu chante Barbara – les chansons d’un monstre de vitalité qui contemple, fourbu, les traces que la passion laisse dans sa mémoire.

Depardieu a toujours chanté – plus ou moins. Il a la chance de se faire offrir quelques titres rock par Serge Gainsbourg pour le film Je vous aime de Claude Berri en 1980, qu’il crache avec délectation, entouré par le groupe Bijou. La même année, il enregistre tout un disque écrit et composé par son épouse, Élisabeth Depardieu. Il approchera encore de temps à autre le micro, avec Zucchero ou Jasmine Roy, comme récitant d’œuvres de Stravinski ou de Kodály, mais surtout avec Barbara elle-même.

L’aventure de Lily Passion, en 1986, compte parmi les événements en marge du cours ordinaire de l’histoire de la chanson. Une forme qui tient autant de l’opéra rock que du théâtre musical, une genèse chaotique, un triomphe scénique, un mystère tenace… Car l’album enregistré en studio ne paraît pas. Barbara n’est pas satisfaite, reporte sa décision, passe à autre chose… et les bandes sont oubliées. Depuis quelques mois, le bruit court de leur possible résurrection, presque trente ans plus tard.  

Entretemps, Gérard Depardieu s’est mué en un personnage gigantesque et controversé, accomplissant chaque acte de sa vie comme s’il défiait sa propre légende. Trente ans après Lily Passion, il retourne tout à la fois à la chanson, à Barbara et même à une certaine manière de se montrer, de se confesser, de se mettre en scène.

Album et scène

Le contexte a son importance : l’album Depardieu chante Barbara sortira le lendemain de la première de son spectacle aux Bouffes du Nord. Il sera sur scène avec, au piano, Gérard Daguerre, qui fut le compagnon de tournées, de répétition et de studio de la chanteuse – grosso modo de Pantin en 1981 à son dernier album en 1996. Et ils ont enregistré l’album à Précy-sur-Marne, dans la maison de Barbara.

Ensemble, ils explorent une grosse douzaine de chansons, en commençant par L’Île aux Mimosas, titre emblématique de Lily Passion. L’album sonne comme un curieux autoportrait par lequel Gérard Depardieu emprunte les traits de Barbara pour mieux se raconter lui-même. Il aborde Une Petite Cantate avec une voix fatiguée, maladroite, essoufflée, mais pleine d’intentions, de tendresse, de douceur, d’élan.

Dans les allégresses d’Au Bois de Saint-Amand, il ne cache pas son âge : ce n’est pas le chevrotement de Michel Simon, mais plutôt le timbre mouillé et tranchant à la fois de Serge Gainsbourg époque You're Under Arrest, conscient de la cruauté du temps, mais prêt à toutes les tendresses – et l’on entend derrière lui un orchestre joyeux comme le dernier plaisir d’un dernier dimanche.

Évidemment, Depardieu laisse affleurer tout ce que l’on sait de Depardieu, comme son parler-chanter dans Nantes, un cri qui perce l’émotion dans Dis quand reviendras-tu, son sourire triste dans Ma plus belle histoire d’amour c’est vous, un souffle parfois un peu mécanique dans Le Soleil noir

Il fait entendre le corps lourd à porter, les souplesses qui se refusent, mais le cœur qui conserve tout son élan et toutes ses envies. Il "dé-barbarise" certaines chansons comme Drouot, dans laquelle il boulle un peu, accélère le pas, oublie presque le micro vers la fin de chanson comme s’il se remémorait une histoire en marchant dans la rue – et là, on entend la masse, l’ampleur physique de Depardieu, l’immensité de ce qu’il a offert à ses spectateurs.

Et avant le solo de piano de Gérard Daguerre dans Précy prélude, qui clôt l’album, on entend Göttingen avec un Depardieu bouleversant de générosité, tout comme est bouleversant son rappel de l’enfance heureuse dans L’Aigle noir. À chaque note, on voit l’acteur dans son fauteuil, funèbre et souriant, hilare et plein de regrets, de pleurs, de mélancolies. Cela sonne comme un triomphe sur la vieillesse, comme une victoire du cœur sur l’oubli, comme une œuvre généreuse de la mémoire. Un album certes inclassable, et pourtant magnifique.

Gérard Depardieu Depardieu chante Barbara (Because Music) 2017

Sur scène du 9 au 18 février au théâtre des Bouffes du Nord à Paris.