Magyd Cherfi, la catégorie des écrivains

Magyd Cherfi. © Polo Garat

C’est l’une des plumes les plus vives de la scène française. Dans ses livres, Magyd Cherfi raconte sa vie dans la cité de sa jeunesse. Alors que son récit, Ma part de Gaulois, connaît un vrai succès, RFI Musique a rencontré le chanteur de Zebda pour parler de son écriture et du nouveau disque réalisé à compte d’auteur, pendant musical de ses chroniques pleines d’humour. 

Déjà au début de Zebda, il était celui qui "faisait chier" les copains "avec ses obsessions littéraires" et son envie permanente de faire une pause de deux, trois ans pour s’y consacrer. Alors que son groupe est au milieu du gué, que ses comparses Mouss & Hakim ont relancé le collectif Motivés, Magyd Cherfi revient à sa carrière solo. Son troisième livre, Ma part de Gaulois, inspiré de son adolescence dans les quartiers nord de Toulouse, connaît actuellement un vrai succès. Même reparti bredouille dans la course au Prix Goncourt l’an passé, il a glané quelques récompenses annexes.

Amoureux des subjonctifs quand ils lui valaient des paires de claques et des "Mais t’es français ? PD !" dans sa cité, Magyd s’est longtemps rêvé cinéaste. "Au départ, rappelle-t-il, j’étais dans l’optique de devenir scénariste, d’écrire la saga de l’immigration, des pièces de théâtre. J’ai raté les concours des écoles de cinéma, l’IDHEC, qui est devenue la Fémis, l’école Lumière, et je me suis retrouvé le bec dans l’eau. On a eu plein de concerts et puis, terminé l’écriture." Ceux qui ont lu Ma part de Gaulois seront surpris tant le cinéma passe au second plan dans l’histoire du jeune écrivain public de sa rue. Car ce que raconte ce récit, c’est 1981, François Mitterrand qui amène la gauche au pouvoir, les cours de soutien scolaire, l’année du bac pour l’un des premiers, sinon le premier bachelier de sa cité. 

Trop blanc et trop rebeu

Avec son humour malicieux, Magyd revient sur ce qu’il a plutôt raconté dans ses premiers recueils de nouvelles1. "J’étais un peu à part. Ma mère s’occupe de mon grand frère, qui est devenu ouvrier. Elle dit : ‘Je l’ai raté’, parce qu’elle a raté son parcours. Elle avait l’ambition de nous voir dans les plus grandes universités, lumières du ciel, étoiles parmi les humains. J’arrive en second, elle met toute son énergie sur moi. Elle a tout investi, vendu ses bijoux, sacrifié toute sa thune dans du soutien scolaire. Pour mes frères et sœurs qui arrivent derrière, elle me dit : ‘j’étais crevée !’ Mon statut, c’est vulgairement ‘le chouchou’. J’étais endetté, j’ai donc passé mon temps à les rembourser avec de l’affection, de la fierté. Il fallait qu’on dise : ‘Waouh, la famille Cherfi, ça a de la gueule !’"

Dans le fond, ce solide bonhomme de 53 ans demeure cet "enfant heureux", ayant grandi avec ses sept frères et sœurs dans une maisonnette d’une cité d’urgence construite Après-guerre. Même s’il n’habite plus cette cité, Magyd n’a jamais perdu de vue cette idée de faire vivre le langage savoureux des gens de son quartier, et surtout de tracer le portait d’une identité "beur" complexe, perdue entre les deux rives de Méditerranée et intimement liée au passé colonial de la France en Afrique Nord. Où se situe alors l’adolescent Magyd par rapport à tout ça ? Petit retour en arrière : "Je suis en quête de moi-même. Je suis trop blanc pour mes copains, mais trop rebeu pour d’autres. Il y a comme cela un dépliant du plus ou moins blanc, et j’ai le sentiment que seule l’écriture va m’identifier. Si je dis que je suis berbère, arabe, musulman ou français, c’est faux ! Au plus proche, je suis Toulousain, parce qu’il y a l’accent, la langue de la rue."

L’auteur de Carnage, une tribune parue dans le journal Libération où il dit son amour pour la France au lendemain des attentats islamistes du 13 novembre 2015, évoque une fois de plus cette marche au lendemain du massacre de Charlie Hebdo, où c’est "le gaulois, le patriote" qui est venu défiler. "Même mes amis de gauche m’ont demandé ‘Mais vous êtes où ?’ J’étais redevenu un arabe et un musulman", relève-t-il. C’est que dans un pays clivé, Magyd Cherfi, anarchiste dans l’esprit, proche du Parti Socialiste (PS), a mis le doigt sur des sujets qui ne lui ont pas rapporté que des bouquets de roses. Si son livre a éclairé d’un jour nouveau la question des banlieues, dans son quartier des Izards, une séance de dédicace a été perturbée par un éducateur sportif et des jeunes lui reprochant d’avoir oublié d’où il vient. Il constate : "On n’écrit pas sur les bas-fonds sans dégâts, parce que si tu écris, tu retires la couverture, tu montres la saleté, les failles. Contrairement à des mythologies qui font du peuple une sorte d’Immaculée Conception, moi, je n’aime pas dire : ‘Il est beau, parce qu’il est pauvre.’ Ce n’est pas ce que j’ai connu de la pauvreté."

Comme ses deux précédents albums2, Catégorie Reine est un pendant musical à toute cette histoire. Dans Pleurer sa mère, c’est bien la République que pleure Magyd à chaudes larmes. Pour Les filles d’en face, il raconte avec grâce ces filles taboues qu’on n’approche pas "sous peine de plus ressembler au jour où tu es né". Quant à La rengaine , elle évoque les rapports impossibles, même entre voisins. Musicalement, le Toulousain dit "avoir été piégé par son orgueil" et parle "de tentatives". On ne dira pas le contraire parce que, s’il contient bien des petits bonheurs qui font le sel de ses lectures chantées, Catégorie Reine ne touche pas toujours au but. Mais ce troisième album en solo, enregistré à compte d’auteur, en partie financé par une levée de fonds de 20 000 € sur Internet, illustre un fait devenu courant. Des chanteurs, parmi les plus capés de la scène française, lâchés par leurs labels faute de ventes suffisantes, n’hésitent plus à se lancer seuls  - ou presque- dans l’aventure d’un disque.

1Livret de famille, Actes Sud, 2004 et La trempe, Actes Sud, 2007.
2Cité des étoiles, Barclay, 2004 et Pas en vivant avec son chien, Barclay, 2007.

Magyd Cherfi Catégorie Reine (LKP) 2017

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