Jain à Washington

Jain en concert à Washington. © Elodie Maillot / RFI

Peu d’artistes français ont la chance de faire une tournée aux États-Unis en jouant à guichets fermés et de pouvoir jouer en direct dans un des grands shows télévisés du soir. À vingt-cinq ans, Jain fait comme les grands aux USA, où la Française vient de recevoir le prix de l’Artiste non­-américaine en développement au prestigieux festival SXSW d’Austin. Elle se produisait le 9 avril dernier à Washington DC.

Quand Jain arrive pour faire sa balance à Washington DC, la salle de concert sent encore le rock, ce mélange de bière, de cuir et de nuit arrosée que les roadies tatoués qui s’activent sur scène connaissent bien. Et tout à coup, la fraîcheur et la candeur de Jain illuminent le lieu. Voilà une once de féminité et de douceur dans un monde de mâles.

Quelques heures plus tard, la jeune fille sage en robe noire et col Claudine blanc balance pourtant de puissantes lignes de basses sur sa boîte à rythmes. Elle saute les bras en l’air d’un bout à l’autre de la scène. "Whaoo, ça tabasse !" apprécie une jeune fan.

Même en effectif réduit (avec deux ingénieurs du son, son manager et un tour manager, alors qu’elle joue désormais en France avec des musiciens et voyage avec une quinzaine de personnes), cette tournée donne l’essence de la Jain touch. À nouveau seule en scène pour cette première tournée américaine, Jain fait le show.

Elle s’active sur deux micros - un pour enregistrer en direct des boucles de voix et faire des harmonies et un autre pour le chant-, un petit clavier, une guitare, et surtout elle construit des boucles et des rythmiques travaillées en direct. "C’est bien d’être à nouveau seule sur scène dans des salles plus petites, ça me permet de me remettre en question et ça, c’est toujours bien !" philosophe Jain, qui a choisi son pseudo en hommage à une phrase jaïniste - une religion indienne -, qui disait "Ne sois pas déçu si tu perds et ne deviens pas fier si tu gagnes".

L'aventure

Avec une année bien remplie et des dizaines concerts dans une vingtaine de pays, Jain avoue avoir mûri et savoir désormais que "les racines c’est important, mais que le plus important, c’est l’aventure". Alors elle prend le train américain et sait toujours faire "jumper" (sauter) le public outre-Atlantique.

Face à elle au premier rang, il y a … une ribambelle d’enfants. "Avec  un concert qui commence à 21h30, ça fait un peu tard pour l’école demain, regrette le père de Lucia, Gabriella et Alex, âgés de 9 à 11 ans, mais avec Stromae, Jain est leur artiste préférée, ils connaissent tout par cœur. Donc on attendra pour lui parler à la fin, même s’il est tard". C’est dans cette ambiance à la fois familiale, bon enfant et furieusement dancefloor, orchestrée par Jain aux machines que sa première tournée américaine se déroule de mars à avril 2017.

"J’aime bien rencontrer le public après, raconte la Meilleure artiste française de l’année selon les Victoires de la Musique, et je dirais qu’ici, mon public à la fois américain et français est composé de jeunes de 7 à 60 ans." Il aura suffi d’une belle prestation sur le plateau de la célèbre émission The Late Show With Stephen Colbert en février dernier, de plus de 57 millions de vues sur YouTube pour son clip Come et un excellent bouche-à-oreille sur les réseaux sociaux, pour que la plupart de ses concerts soient complets bien avant le début de la tournée.

De quoi faire rêver son manager Cyril Le Tallec qui a cru en Jain dès qu’il a reçu sa première maquette quand elle avait 16 ans : "Quand j’ai écouté la maquette du titre Come, j’ai tout de suite su qu’elle serait une grande artiste. Pour une jeune auteure compositrice qui ne vient pas de la télé-réalité, c’est presque un conte de fées de réussir ici, où elle n’a pas d’attache personnelle, comme Vanesssa Paradis par exemple. Jain c’est un contre-exemple des réussites artistiques actuelles : elle s’est construite seule. Je pense que ce qui plait aux Américains, c’est le contraste entre son côté très frenchie, jeune fille sage, et son côté très urbain, son énergie hip hop sur scène. Et puis bien sûr, elle a une sa vision mélodique unique. Mais le meilleur reste à venir, nous n’en sommes qu’au début !"

Jain dans une rue de Washington. © Elodie Maillot

Alors que les dernières conquêtes françaises remontent à des grosses machines artistiques électro comme Justice ou Daft Punk, le bricolage sonore d’une jeune femme seule sur scène a en effet de quoi étonner l’Amérique.

"Je suis totalement sous le charme, avoue Stacey Samuel de la radio publique NPR qui a invité Jain. Pour moi, Jain c’est une Blondie à la Française qui synthétise des influences américaines, africaines et électro".

La question de la "Cultural appropriation"

Pourtant dans un pays où la musique et les racines sont souvent classées par genre à la première personne du singulier, un titre comme Makeba en hommage à la chanteuse sud-africaine ou Come dans lequel Jain chante que "son âme est en Afrique" ont soulevé quelques questions.

"Ici il y a une grande polémique sur la cultural appropriation, qui stigmatise l’adoption de codes culturels par quelqu’un qui vient d’une autre culture. C'est vu comme un vol par certains, explique Jain. Donc plusieurs journalistes m’ont posé cette question : "est-ce de l’appropriation culturelle que vous faites quand vous parlez de l’Afrique". J’ai donc dû expliquer que j’ai vécu à Dubaï, mais aussi en Afrique, que ma mère est d’origine malgache, et que j’ai écouté de la musique africaine, de l’électro française autant que de la musique américaine ou des chanteuses arabes comme Fairuz. J'ai essayé de faire comprendre que mon but n’est pas de voler une culture musicale, mais de mélanger, car c’est comme ça que la musique s’est toujours faite. La culture américaine a une vision très différente de la France sur ces questions culturelles. J’ai donc dû raconter mon histoire et surtout expliquer qu’elle n’est pas fabriquée."

En ambassadrice culturelle française, Jain raconte la genèse de ses chansons. Avec humour, elle explique qu’on se réveille un peu plus tard en France, elle raconte qu’elle a écrit une chanson sur Paris après les attentats de Paris et elle dévoile en rappel, un nouveau titre acoustique, Soldier, qu’elle a écrit après la tragédie d’Orlando.

Là encore, les frontières semblent s’effacer. Et la folk song rencontre le dancehall. Jain reviendra plusieurs fois aux États-Unis cette année sur de gros festivals américains et canadiens. Et en attendant, la jeune fille sage rêve encore. Elle rêve de travailler avec le célèbre rappeur américain, Kendrick Lamar… Un jour son prince "will Come"…

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