Les ballades de Jeanne Moreau

Jeanne Moreau en 1963. © Keystone / Getty

Monstre sacré du cinéma et du théâtre, Jeanne Moreau a aussi marqué de son élégance le monde de la chanson française. Retour sur le parcours musical de cette grande dame, qui vient de disparaître à l’âge de 89 ans.

On se souvient, lors de la cérémonie du Festival de Cannes en 1995, de la jeune Vanessa Paradis entonnant la douce ritournelle du Tourbillon dans un ravissant hommage à Jeanne Moreau, alors présidente du festival. Rien de mieux pour saluer l’artiste que cette chanson, emblématique de la carrière de Jeanne Moreau, marquant à la fois un grand moment de cinéma et ses premiers pas dans la chanson.

En 1962, elle est déjà une vedette lorsqu’elle tourne pour François Truffaut dans Jules et Jim. Lors d’une scène, elle interprète ce fameux Tourbillon, accompagnée à la guitare par le compositeur de la chanson Cyrus Bassiak, alias Serge Rezvani. Grand ami de Jeanne et de son mari de l’époque Jean-François Richard, il l’avait écrite sur mesure pour la comédienne quelques années plus tôt, relatant les amours tumultueuses du couple. Pour le film, Truffaut incite Jeanne à l’interpréter, trouvant que le thème s’adapte bien à l’histoire de ce trio amoureux.

À cette même époque, le producteur Jacques Canetti, qui vient de quitter Philips pour créer son propre label, est à la recherche de nouveaux talents. Il s’intéresse notamment aux acteurs et actrices doués pour la chanson, comme il le fera par la suite avec Serge Reggiani. Séduit par l’interprétation de Jeanne et par ce duo d’interprète/compositeur, Canetti lui propose d’enregistrer plusieurs chansons de Cyrus Bassiak. La comédienne enregistre donc en 1963 l’album Jeanne Moreau chante 12 chansons de Cyrus Bassiak, qui comprend notamment le titre J’ai la mémoire qui flanche. L’album reçoit le prix de l’Académie Charles-Cros en 1964. En 1966 suit un nouveau disque, Jeanne Moreau chante 12 nouvelles chansons de Cyrus Bassiak.

L’histoire musicale aurait pu s’arrêter là pour celle qui ne s’est jamais considérée comme une chanteuse, mais dont le chant faisait partie de la vie tout comme la comédie ou la danse. Films et chansons se mêlent naturellement dans son parcours et elle enregistre quelques bandes originales, comme pour Viva Maria ! de Louis Malle (1965) comprenant le duo avec Brigitte Bardot Ah, les petites femmes de Paris, ou encore l’envoûtante India Song pour le film éponyme de Marguerite Duras (1975).

Moins connu est son goût pour l’écriture de chansons, à laquelle elle s’exerce avec l’album Jeanne chante Jeanne (1970), basé sur ses propres textes. Pourtant, interprète dans l’âme, Jeanne Moreau appréciait par-dessus tout chanter les mots des poètes. Ainsi en 1967 elle enregistre le disque Les chansons de Clarisse, sur des textes d’Eugène Guillevic inspirés des écrits d’Aragon sur Elsa Triolet. Plus tard en 1981, elle se frotte aux vers du poète belge Géo Norge dans l’album Jeanne Moreau chante Norge, et plus récemment, en 2010, Étienne Daho l’invite à réciter à ses côtés le poème sulfureux de Jean Genet, Le Condamné à mort.

La voix mutine de Jeanne Moreau à ses débuts, puis son timbre grave façonné par les années et la cigarette aura laissé une belle empreinte au cinéma comme en chanson.