Anne Sylvestre, art majeur

Anne Sylvestre. © David Desreumaux

Elle habite et peaufine un répertoire poétique, éclatant et d'une richesse inouïe. Visionnaire, féministe, engagée, subtile, Anne Sylvestre n'a pas souvent les projecteurs braqués sur elle. Une véritable anomalie tant son œuvre est colossale et essentielle. Elle célèbre, du 6 au 10 octobre, ses soixante ans de chanson sur la scène du 13e Art à Paris. 

RFI Musique : Un anniversaire, mais pas de révérence ?
Anne Sylvestre :
Il n'en est pas question. Je ne ferai pas d'adieux. Peut-être qu'un jour on ne me verra plus et on dira : "Tiens, elle n'est plus là". Je n'aime pas ce genre de cérémonial. On dit souvent que je remonte sur scène. Je ne suis jamais partie et ce n'est pas parce que je ne suis pas sous votre fenêtre que je ne chante pas quelque part devant des gens.

Estimez-vous miraculeuse une telle longévité ?
C'est la chance et sans doute parce que j'aime ça. Qu'aurais-je pu faire d'autre ? Planter des radis ? Cela ne m'intéresse pas vraiment. La récompense, c'est de chanter devant des gens. Si je mets un terme à ça, je vais m'ennuyer mortellement. Est-ce que les fidèles ou curieux vont aimer ce choix de chansons plus ou moins anciennes, récentes ou pas ? C'est ça la question qui me taraude. Je suis sûre que chaque personne va partir sans avoir eu "La" chanson qu'il voulait écouter. C'est une évidence. Il y a des chansons qu'on doit laisser reposer pour ne pas qu'elles perdent de leur substance.

Avez-vous le sentiment que la chanson Les gens qui doutent est gravée dans le marbre ?
Quand j'ai écrit cette chanson, je n'ai absolument pas pensé que c'était quelque chose d'important. Elle est née parce que je me trouvais aux prises avec des gens qui étaient remplis de certitudes et qui me cassaient les pieds. On continue sans cesse de me parler de cette chanson. Je n'aurais jamais imaginé qu'il y avait autant de personnes qui doutaient. J'aime bien faire des chansons pour rassurer les gens, les consoler. Le final qui dit "Et tant pis pour vos fesses/ Qui ont fait ce qu'elles ont pu", c'était en référence aux articles et livres qui prônent la performance sexuelle, le haut niveau.

Comment était la jeune Anne Sylvestre lorsqu'elle a commencé en 1957 dans le cabaret parisien La Colombe ?
Je ne pensais pas qu'on adhérerait à ce que je faisais. J'ai mis des années à admettre que les gens qui étaient là m'aimaient. En même temps, je savais bien ce que je voulais, je n'étais pas très influençable. J'écoutais juste les conseils de certaines personnes plus aguerris que moi comme Guy Béart ou Hélène Martin. Jacques Canetti a été admirable parce qu'il m'a bien dirigée tout en me laissant écrire les chansons que je désirais. La première fois que j'ai chanté devant lui lors d'une audition aux Trois Baudets, il m'a dit : "Vous avez de très belles chansons, mais vous ne serez jamais une interprète". Et je lui ai répondu : "C'est ce qu'on verra !" (rires).

À l'époque une femme qui écrivait, composait et chantait ses propres chansons, c'était un acte isolé ?
Il y eu juste avant moi Nicole Louvier. C'était un peu subversif d'être une fille et de prétendre jouer ses propres chansons. Avant Canetti, j'ai passé une audition chez Barclay et on voulait me cantonner aux chansons drôles. Je ne les aimais pas. Quand les gens les applaudissaient très fort, je me disais dans ma tête : "Bande d'imbéciles, vous n'aimez pas les autres, les belles ?" J'ai mis du temps à m'apercevoir qu'on pouvait chanter des chansons drôles et y mettre des choses à l'intérieur.

Pourquoi êtes-vous devenue votre propre productrice en 1973 ?
Parce que j'ai eu deux aventures pas très bonnes chez Phillips et Gérard Meys. Je le suis devenue, car je voulais être libre.

Cette liberté, vous l'avez payée ?
Quitter une grosse maison comme Phillips en perdant un procès, ça voulait dire se fermer des médias. Sauf la presse écrite qui ne m'a jamais lâchée. En ce qui concerne la visibilité en radio et télé, c'est une autre affaire. Ce qui fait que je rencontre sans arrêt des gens qui me disent : "Pourquoi vous ne chantez plus ? Pourquoi on ne vous voit pas ?" On  a déclaré un jour que j'étais hors format. J'ai aussi été très vite fichée comme la féministe de service, l'emmerdeuse d'une certaine façon. J'ai été féminisme sans le savoir, je n'ai pas eu à me battre puisque je suis arrivée après deux garçons et ce qui fait que j'ai été absolument désirée.

Les Fabulettes, vos comptines pour enfants, ont-elles fait de l'ombre à vos chansons ?
Il y a eu un gros malentendu avec ça. On a tendance à dire que je n'aime pas les Fabulettes. Comment ? C'est ça qui m'a fait vivre financièrement. Mais c'est passé par-dessus, c'est-à-dire comme si on avait trouvé un prétexte pour ne pas parler de mes autres chansons. Un tas de gens, y compris du métier et là c'est plus gênant, me considéraient comme une chanteuse pour enfants. Les Fabulettes ne sont jamais passées non plus dans les médias. Les seules personnes qui ont fait leur succès, ce sont les enseignants. Et je ne manque jamais de les saluer et remercier pour ça.

Vous n'avez jamais été sur scène avec ce répertoire pour enfants...
Et heureusement ! Sinon j'aurais été uniquement cataloguée "chanteuse pour enfants" et cela aurait été fini pour le reste. Henri Dès a choisi, lui. Je ne me voyais pas faire ça, jamais. Chacun son désir. Ceux qui viennent écouter mon autre répertoire en me disant qu'ils ont grandi avec les Fabulettes, ça me fait un plaisir fou. J'ai l'impression d'être leur doudou.

Avez-vous souffert de ce manque de visibilité ?
Sur deux plans : celui de la reconnaissance et du travail. Ne pas passer dans les médias, ça signifie travailler moins. Maintenant, je m'habitue, mais cela a quand même été assez difficile à avaler. Il ne faut pas croire non plus que j'ai un public d'élite, il y a des gens de toute sorte et de tout milieu qui se déplacent. Ces gens-là finalement ont été abusés, on leur a fait croire que je n'existais plus.

Votre fort caractère vous a-t-il joué des tours ?
Bien sûr. Mais c'est plus compliqué que ça. Je n'aime pas laisser dire des choses erronées donc je rectifie du coup. C'est plus fort que moi. Je ne supporte pas la maladresse, ce n'est pas une excuse. Il faut que je vous dise pourquoi cette légende existe. Quand je suis arrivée dans ma première maison de disques, j'avais 23 ans. Il y avait deux attachés de presse qui ne savaient pas par quel bout attraper cette chanteuse qui  apparaissait. Ils m'ont demandé : "Est-ce que vous connaissez des gens ? Des peintres, des écrivains ? Est-ce que vous avez des anecdotes ?". Je n'en avais pas. Ils ont ainsi forgé cette histoire du mauvais caractère et de mon refus de voir les journalistes. J'habitais la grande banlieue et ensuite j'ai eu un bébé, j'aggravais mon cas (rires). Quand je rencontrais quelqu'un, ça commençait du coup par : "Il paraît que vous n'êtes pas facile".

Peut-on considérer la chanson Écrire pour ne pas mourir comme une véritable profession de foi ?
À l'époque où je l'ai écrite (1985, ndlr), c'était carrément la vérité. Je sortais de quelques mois de chimiothérapie, mais je ne l'ai pas dit, car je ne voulais pas qu'on me plaigne. Après quand je m'endors et que je ne me prends pas le stylo comme cela m'est arrivé dernièrement, je m'y raccroche. Écris ma vieille, tu l'as dit, tu le fais !

Avez-vous mené la vie que vous désiriez ?
Je ne désirais rien, je voulais juste vivre. J'ai sûrement mené une vie bien plus intéressante que ce que j'aurais vécu si j'avais été prof de lettres comme prévu. Finalement, c'était inespéré d'être chanteuse. Et puis ma voix continue de tenir le coup alors que je n'ai jamais fait une vocalise de ma vie. Merci maman ! (rires)

Des regrets ?
Ce qu'on dit de moi aujourd'hui, j'aurais aimé l'entendre il y a vingt ou trente ans. Cela m'aurait fait beaucoup plus plaisir auparavant. Je ne suis pas du tout aigrie, juste un peu déçue. Je profite désormais du présent. Vous m'aimez et venez m'écouter : Waouh !

Site officiel d'Anne Sylvestre
Facebook d'Anne Sylvestre