Henri Salvador, un homme aux multiples vies

Henri Salvador. © Anna Solé/Source EMI France

Il fut proche des poètes. Guitariste de jazz, compositeur inspiré, crooner, mais aussi amuseur  public et chanteur léger, il fut tout cela à la fois. Henri Salvador, disparu en 2008, aurait eu 100 ans cette année. Sous la houlette de Louis Chédid, treize artistes revisitent ce répertoire des extrêmes.

Cent ans se sont écoulés depuis sa naissance. C'est le temps d'un hommage et d'une déclaration de fidélité. La première pour lui. Catherine, sa veuve, tenait à lui procurer ce cadeau posthume, une offrande intime, mais surtout universelle, pour ne pas que l'oubli tisse sa pernicieuse toile.

"J'estime qu'on ne reconnaît pas vraiment Henri à sa juste valeur et ça me fait un peu de peine. J'ai le sentiment que dans d'autres pays, on en parle davantage".  À l'initiative du projet, elle a confié les clés de cet album à Louis Chédid. Les deux hommes se sont d'abord connus lors du conte musical Émilie Jolie en 1979. Sur le chemin, des retrouvailles à intervalles irréguliers. "Il était le premier artiste français à avoir son home studio. Un jour, j'ai appris qu'il vendait son magnétophone 24 pistes qui était un fantasme à l'époque. Je lui ai ainsi racheté. Il était aussi très fan du Soldat Rose et on s'est surtout rapprochés à ce moment-là".

Petit, sa mère Andrée Chédid lui chantait Une chanson douce. La tradition a perduré avec ses propres enfants. "Ce sont des chansons qui sont dans les gênes même si la jeune génération ne sait pas qui est forcément Henri Salvador". Déjà précédemment aux manettes d'un concept similaire concernant Georges Brassens, Chédid - qui s'offre aussi sa part du gâteau à la saveur bossa-nova (Jardin d'hiver) - a fonctionné à l'instinct et au désir pour constituer son casting.

"Ma démarche est la même qu'un metteur en scène qui choisit des acteurs à travers un scénario. J'écoute des chansons et celles-ci me renvoient à des artistes". La délicatesse de Calogero (Syracuse), le magnétisme du vibrato de Véronique Sanson (Tant de temps), la jubilation communicative de -M- (Le blues du dentiste), la sensualité d'Helena Noguerra (Maladie d'amour), le décalage absurde de Shirley & Dino (Tout ça c'est pas grave), il y a ici dans le choix des titres toutes les facettes inhérentes au chanteur : le gag, la ritournelle enfantine, la mélancolie, la mélodie soyeuse.

Henri Salvador se sera battu avec ses contradictions. Lui le crooner et émérite guitariste de jazz s'en alla jouer les amuseurs publics à la télévision. Déguisement du pitre dans lequel on le retrouva en Juanita aux cheveux nattés ou en vengeur masqué (Zorro est arrivé). Image brouillée. Longue mise au purgatoire avant une fin de parcours à la fois inattendue, intense et miraculeuse.

Un homme aux multiples vies

François Morel, qui s'empare d'un hymne à la nonchalance (Moi j'prends mon temps), était spectateur fidèle de ses clowneries cathodiques. "Je regardais les Salves d'or car il se travestissait et ça me faisait beaucoup rire. Au moment où j'aurais pu abandonner Salvador en me disant que c'était un chanteur pour enfants, je me suis rendu compte qu'il avait de belles connexions avec Vian et Moustaki. Du coup, il a continué à m'accompagner. Mais je me suis davantage intéressé aux faces B notamment les chansons écrites par Bernard Dimey. J'avais fait un texte à la radio qui lui avait mis la larme à l’œil et sa femme m'a récemment confié qu'il aurait aimé que je lui écrive des textes".

Benjamin de cette distribution, MB14 concède s'être renseigné sur Salvador à travers des entretiens d'archives. Le jeune beatboxer, finaliste de The Voice 2016, s'est emparé d'un standard qu'il connaît  et maîtrise à la perfection. Sa version du Lion est mort ce soir est la belle surprise du disque. "C'est un classique dans le monde du beatbox et de l'a cappella. J'ai appris ce morceau en primaire. Je me suis beaucoup amusé à faire des sons de basse, contrebasse, de batterie ainsi qu'à empiler les voix d'A-wimbowé. C'est une chanson qui permet aussi de se balader, aussi bien en voix de poitrine qu'en voix de tête".

Bénabar a lui, hérité d'une chanson à la résonance follement actuelle (C'est pas la joie). De tous, c'était le plus proche d'Henri Salvador. Entre eux, de vrais atomes crochus humains et artistiques. "Quand il m'a demandé d'assurer ses premières parties, cela m'a aidé médiatiquement, commercialement et surtout professionnellement. Il a été un mentor dans le sens où il m'a permis de me situer et d'affirmer ce que je voulais faire et ne pas faire. Au-delà du rapport élève à maître, un rapport simple et profond s'est très vite établi. Il était devenu mon pote et on s'est bien marrés". Et on entend encore le rire tonitruant, presque diabolique même, d'un homme aux multiples vies.

Compilation Henri a 100 ans (Smart/Sony Music) 2017

Site officiel de "Henri a 100 ans"