Loïc Lantoine, en orchestre de jazz

Loïc Lantoine. © RFI/Anne-Laure Lemancel

Le chanteur-poète Loïc Lantoine revient avec Nous, un double-disque, composé, joué et arrangé en compagnie des Lyonnais du Very Big Experimental Toubifri Orchestra. Sur la scène du Café de La Danse, le 9 novembre dernier, ils offraient pour l’occasion un grand moment de joie, d’amitié et d’humanité. Reportage.

Cheveux bleus, tutu rouge, veste pailletée, crêtes et bonnets, talons pour un garçon, tubas et trombones, bordel organisé – la scène du Café de la Danse revêt, ce soir-là, des allures circassiennes. Au milieu de ces saltimbanques, une troupe de 18 membres,  trône un monsieur Loyal, venu du grand Nord, un histrion ch’ti, un poète drôle aux rimes sensibles, un géant à la force fragile : Loïc Lantoine. Parmi les cuivres pimentés, ses mots roulés dans les cailloux se fraient un chemin, bordé de tendresse et d’épines. Sa chanson inaugurale donne le ton : "Salut la compagnie, c’est la bande à bras cassés, qui n’a même pas de bras, mais qui chante à dents fêlées. (…) On s’habille d’un rien, et on se couvre de bisous. On n’se sent jamais seuls, parce que nous, on se dit "nous". La vie, c’est d’la musique, on saute pour l’attraper". Ce soir-là, au Café de la Danse, Loïc Lantoine et le Very Big Experimental Toubifri Orchestra, originaire de Lyon, célébraient la sortie de leur double-disque commun, cimenté de conneries et d’amitiés, sobrement intitulé Nous.

"Change rien, bébé"

L’aventure démarre il y une poignée d’année, lorsque Grégoire Gensse, charismatique et solaire leader de l’orchestre, sollicite Loïc Lantoine. Dans leurs tourbillons de notes hors cadres, leur maelström hystérique influencé tant par la musique balinaise que par un psychédélisme pop, le gars d’Armentières plonge à corps perdu. "Ces musiciens géniaux, sans aucune limite, composent une musique généreuse, et complètement folle", s’emballe-t-il. "Une cour des miracles, où l’on ne s’interdit rien ! ", renchérissent deux membres du Toubifri. Alors, forcément, entre la chanson française, au langage codé, et le jazz, avec ses systèmes précis, se créent des carambolages propices à l’amour. "Tout est toujours à deux doigts de dérailler", rigole Lantoine. Dans la formation, chacun à tour de rôle, compose ou arrange autour des mots du poète : ses anciennes chansons ou ses nouvelles, concoctées pour l’occasion. Ensemble, ils expérimentent, engendrent de nouveaux mondes. Et dans cette musique polymorphe, aux mille facettes, Loïc tâche de trouver sa place. "Ils me foutent des repères, mais quand ils disent par exemple : "on repart à la mesure 58", moi, je comprends rien. Alors, ils me rassurent d’un "change rien, bébé", comme un chef d’orchestre à sa cantatrice".

Loïc Lantoine. © RFI/Anne-Laure Lemancel

 

Surmonter les douleurs

Sur scène, Loïc vanne, en retour, ses acolytes : "Eul’jazz (dit-il de son accent chti), c’est des gars qui récitent le tiercé à l’envers. On y va (donnant la pulse) : 27-12-47". Avant de reprendre le tempo à l’endroit : "À base de one, two, three, four". Ici, dans le beat, dans ce grand chaudron de n’importe quoi, s’élève cette dimension supplémentaire à la musique. Chaque titre, Loïc le ponctue de cette interjection ébahie, tournée vers l’orchestre : "mes copaiins !" En loge, il parle d’un "espace d’humanité". "Ils sont très, très bêtes, sourit-il. Et très bienveillants". En témoigne cette reprise chorale hilarante à 18 pipeaux d’À la Claire Fontaine : un défi lancé par Loïc. ("Faut pas nous provoquer", rétorque l’orchestre)

Mais dans cette maison aux couleurs vives, aux murs de bric et de broc, le drame survient. Grégoire Gensse, 29 printemps, quitte la terre en avril dernier. Les yeux noyés de larmes, Loïc dit : "On ne pouvait pas rester seuls. On devait aller au bout. Pour nous. Pour Grégoire. Comment naviguer avec tous ces flux qui te traversent ? L’accouchement du disque, dans le combat ne fut pas libérateur. L’objet est concret, mais le manque plus fort". Après la disparition de leur leader, l’orchestre s’organise, vaille que vaille, dans le respect, dans l’écoute, "dans les épaules collées". Et dans les bisous…

"La vie est belle"

Sur scène, Loïc, pantin désarticulé par les émotions qui s’emparent de lui par vagues, redresse la barre en chansons, avec ces mots lus, parfois. "La vie est belle, c’est un choix" : ainsi, conclut-il un texte fort sur l’existence. Dans le public, les larmes roulent sur les joues. Rendre le monde plus beau, en chansons, voici sûrement ce à quoi il s’attelle, dans ses textes crachés, ébréchés, fêlés, rêvés, accouchés comme une fulgurance ("une heure, deux heures, max une journée pour une chanson", dit-il), à la poursuite d’une émotion éclaire qui traverse son ciel. Ainsi décrit-il : "La chanson, c’est un vol restitué. On pique des trucs aux gens autour de nous – leurs émotions, leurs visions, leurs histoires – puis on leur rend en habits du dimanche. Pour moi, elle permet à un amoureux de se sentir plus amoureux, à un militant d’être plus combattant : elle confirme, en somme, ton humanité".

Et, ce soir-là, sur la scène du Café de la Danse, le miracle se produit. Malgré des arrangements parfois touffus, des cuivres débridés que l’on aurait aimés plus retenus, Loïc et sa bande ont confirmé l’humanité, la force d’un collectif, la joie, l’amitié et la poésie. Après un rappel a cappella, en percussions corporelles, plein de c(h)œurs et de sueurs, Lantoine a déposé ses mots murmurés dans le micro : "Sous l’étoile bienveillante de Monsieur Grégoire Gensse… Laissez vos lumières allumées. "

Loïc Lantoine Nous (Irfan) 2017

Page Facebook de Loïc Lantoine