Les carnets de voyage de Miossec

Miossec. © Yann Orhan

En plus de vingt ans de carrière, c’est la première fois que Christophe Miossec se frotte à un album live. Mammifères aux Bouffes du Nord témoigne d’une tournée épique où le chanteur, assis, s’est réinventé auprès du groupe emmené par la violoniste Mirabelle Gilis. Miossec nous en a parlé dans une conversation nourrie, où l’ombre de Johnny Hallyday, pour lequel il écrivit, n’était jamais bien loin.

RFI Musique : Il s’agit de votre premier album live et vous dîtes qu’il est "honnête". Qu’entendez-vous par là ?
Miossec : C’est couillon à dire, mais je voulais placer ce mot, "honnête". Si je n’ai jamais sorti de disque live, c’est que pour moi, les vrais lives, étaient ceux des années 70. Il y avait moins de possibilités de retouches. Les trois quarts des lives qu’on trouve aujourd’hui dans le commerce sont complètement retouchés. Toutes les erreurs sont gommées. Ce n’est pas le cas ici, à part deux-trois petits" pains" qui ont été enlevés sur 1h40 de concert. C’est un seul concert. Donc, si on se ramassait, c’était foutu. (Rires)

Quant à l’honnêteté, vous avez déclaré dans une interview croisée avec Johnny Hallyday, accordée en novembre 2012 au magazine Paris Match : "Pour être honnête sur scène, on est obligé de former une bande. Sinon, on prend des musiciens prépayés, qui sont interchangeables. Et on part à la catastrophe"…
Oui, mais j’ai 22 ans de métier, ce qui n’est pas beaucoup. Il m’est arrivé de jouer avec des musiciens professionnels qui jouaient très bien, mais pour qui un concert ressemblait à l’autre. Je ne peux pas faire ce métier si ce que l’on fait le soir du concert n’est pas unique. Il faut donner, pas seulement lire la partition et bien la jouer. Y aller avec son ventre, avec ses tripes. Donc, il faut s’entourer de grosses personnalités et c’est plus compliqué. On n’est pas avec des musiciens dociles. (Grands éclats de rire)

Pour cette tournée, il y a vraiment l’idée de partir dans des lieux qui ne sont pas académiques et de former un groupe. Comment s’est-il formé, ce groupe ?
C’est une étrange histoire. Il y a Rémi Kolpa Kopoul, qui était un très grand DJ1, et suite au décès de Rémi, j’ai rencontré Mirabelle Gilis. Deux jours après, on était dans une cave, on répétait avec un accordéoniste qu’elle avait rencontré, et Leander, le guitariste. C’était une période trouble, juste après les attentats. Donc, c’était très violent. En tant que musiciens, on se sentait démunis. L’idée était de monter un gang, et d’aller jouer partout sans histoire d’argent, avec des entrées à 5€ / 7€. Prendre le bâton de pèlerin et faire de la route.

Pour ce concert enregistré au théâtre des Bouffes du Nord, à Paris, vous jouez principalement des chansons de Mammifères, mais peu de vos anciens titres. Était-il important de proposer une transcription scénique de ce moment ? 
Il fallait que ce live reste collé à Mammifères, parce qu’il n’est pas du tout représentatif de ce que j’ai pu faire en bien, en mal ou en très mal ces dernières années. Le seul regret pour les Bouffes du Nord, c’est que la tournée a continué après. On a fait rentrer de vieux morceaux dès qu’on s’est un peu trop amélioré. Ce n’est jamais le bon moment pour faire un live, et c’est Yann Orhan qui a filmé cela prodigieusement.

Sur scène, y a-t-il besoin de se persuader que l’on peut faire les choses ? Avec la méthode Coué ?
Il n’y a pas besoin de méthode Coué. Pour moi, être sur scène, c’est très bizarre parce que ce n’est pas dans ma nature. Je connais aussi beaucoup de chanteurs qui font ce métier et c’est pratiquement contre nature. Quelqu’un comme Johnny Hallyday était très timide. Les chanteurs qui m’ont touché sont généralement timides. J’aime bien les guitaristes, les batteurs ou les musiciens grandes-gueules, mais les chanteurs, non.

Mais avez-vous la sensation de vous être accommodé à la scène ?
Oh, oui ! Le jour où on arrête de vomir avant de monter sur scène, c’est une victoire énorme. On a passé tellement d’années à avoir la peur au ventre. On sait pourquoi on se fait mal, parce qu’on veut essayer de toucher quelque chose qu’on n’a pas dans la vie de tous les jours. C’est pour ça que ce métier rend un peu dingue. Quand on est sur scène, que tout se met en place et qu’on monte ensemble, il y a des moments de grâce.  

Au cours de votre carrière, avez-vous toujours donné des concerts qui soient aussi bons que celui que vous montrez aujourd’hui ?
Il y a des moments dans ma vie où j’étais tellement paumé que j’étais paumé en concert et dans ma musique. Il y a eu des concerts où j’étais très bourré, mais après, je me suis vite assagi. Et impossible de me défaire de ça. Le chanteur belge, Arno, a le même problème. Aujourd’hui encore, je reçois plein de commentaires comme quoi j’étais bourré sur scène. Mais on ne va pas faire des démentis à chaque fois, en distribuant les résultats de la prise de sang ! (Grands éclats de rire)

Cela veut-il dire qu’il faut-il interpréter ses chansons, être chaque soir à la hauteur de ce que l’on écrit ?
Depuis cinq ans, je sors de chaque concert et je sais que j’ai donné. Je peux éprouver corporellement le fait que je n’ai pas menti, que j’étais bien là. Avec cette formation, on a fait 150 concerts, on déboulait assis et il n’y a pas un soir où les gens n’ont pas fini debout. Pas un seul soir ! D’avoir ces standings-ovations, on est extrêmement gâtés. Mais il faut mériter cette gâterie. Du coup, il faut travailler.

Que vous aura apporté cette tournée ?
Cela nous aura permis de parcourir les routes départementales, alors que généralement, une tournée française, c’est faire les autoroutes, les péages, les stations-service avec leurs fameux sandwichs de  "gastronomie française". Et puis, quand je dis des départementales, on a fait des chemins vicinaux  également. (Grands éclats de rire)

Et qu’est-ce qu’on y trouve, au final ?
On s’échappe du temps, on n’est plus en 2017. Quand on joue dans un village de 190 habitants, qu’il y a 300 personnes dans la cour de l’école, on ressent de l’émerveillement. Et puis, dans ces cas-là, il n’y a pas de loges ni de machins. On est avec le public avant et après le concert, il n’y a pas de statue. On a l’impression de jouer un rôle qui existe depuis la nuit des temps, de transmission orale. On touche à quelque chose d’avant le catholicisme. Des fois, j’avais l’impression d’être un "barde breton", même si ce n’est pas ma spécialité.

Miossec Mammifères aux Bouffes du Nord (Sony Music France) 2017

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1Rémi Kolpa Kopoul, alias RKK, est décédé à Brest, chez Miossec. DJ, "connexionneur", il fut l’un des grands spécialistes de la musique brésilienne en France. Journaliste à Libération et animateur sur les ondes de Radio Nova, il a été l’un des artisans de ce que l’on a appelé dans les années 80, la sono mondiale.