Quand les yéyés faisaient fureur en Afrique

Bras de fer avec Johnny Hallyday dans un night-club de Niamey, dans les années 1960. © Philippe Koudjina / courtes Estate of Koudjina - Revue Noire

En Afrique, les années 60 furent le creuset d’un véritable melting pot musical. Dans les pays francophones, à côté de l’afro-cubain et des succès américains, la vogue yéyé venue de France connut un phénoménal succès. Retour sur ce phénomène qui marqua durablement ceux qui ont aujourd’hui plus de soixante ans.

"Quand nous étions petits, nous voulions tous devenir yéyés" chantait Alpha Blondy en 1992 sur son album Masada. Comme lui, ceux qui ont été adolescents en Afrique francophone durant les années 60, ont connu la vogue yéyé, mouvement ainsi baptisé (par le sociologue Edgar Morin) parce qu’il reprenait le "yeah" si courant dans le rock’n’roll venu d’outre-Atlantique.

En France, c’est toute une jeunesse qui surfe sur la déferlante, achète des 45 tours, ou se branche à la radio pour écouter l’émission emblématique de ces musiques, Salut les copains. Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, Claude François et tant d’autres sont alors portés au pinacle.

Irrémédiablement, la vague atteint les rivages des anciennes colonies françaises, tout juste devenues indépendantes. Malgré leur changement de statut, l’influence française – politique et culturelle- y demeure très présente. À une exception près, emblématique : la Guinée-Conakry qui a accédé dès 1958 à l’indépendance en disant "non" au référendum proposé par le général de Gaulle.

Sous la houlette de Sékou Touré, la musique européenne y est bannie et la production locale encouragée par une politique des plus volontaristes. Certains orchestres qui animaient les dancings en jouant le répertoire européen sont même dissous ! Ailleurs, la chanson française continue de se frayer – via les ondes et les disques vinyles- un chemin jusqu’aux oreilles africaines, rivalisant avec l’afro-cubain, dont l’influence se fait alors partout sentir sur le continent.

© Malick Sidibé
Fans de James Brown, 1967.

Fans de James Brown, 1967. ©Malick Sidibé

Johnny en tournée africaine

En Côte d’Ivoire, pays d’Alpha Blondy, le magazine Salut les copains, créé en 1962 dans le sillage de l’émission, est distribué dans les kiosques. On se l’arrache, on se le prête, on collectionne ses célèbres posters. Johnny Hallyday, "l’idole des jeunes", se taille la part du lion. Il fait même plusieurs tournées en Afrique, passe entre autres par Dakar, Niamey, Libreville … et se casse les dents sur l’escale de Yaoundé, où une altercation l’oppose en 1968 à un ministre centrafricain. Le gouvernement d’Amadou Ahidjo le fait expulser manu militari. Le président camerounais évoque même dans un discours l’influence néfaste que les rockeurs et autres yéyés ont sur la jeunesse. Sans doute parce que leur musique fait souffler partout où elle passe un vent de liberté sur la société.

Dans son sillage, on sent en effet la libération d’une jeunesse qui revendique sa place et a décidé de balayer le vieux monde, celui des aînés. Pas assez subversif pour certains, comme le chanteur Antoine, qui imagine dans ses Élucubrations "Johnny Hallyday en cage à Médrano" (ndlr : un des fameux cirques de la place).

Jusqu’en Afrique francophone, Antoine aura ses partisans, opposés à ceux de Johnny qui répliquera par sa fameuse chanson Cheveux longs, idées courtes. L’influence de cette vogue est telle qu’on la retrouve dans les habits que portent les jeunes de Bamako à Yaoundé en passant par Abidjan. Les photos de Malick Sidibé, présentées récemment à la Fondation Cartier à Paris, en sont le plus éloquent témoignage. Jeans serrés et blazers cintrés, pattes d’eph’ et bientôt chemises à fleurs, le look lui aussi permet à toute une génération de s’affirmer. Les jeunes Bamakois forment même des clubs, qui s’appellent les Beatles, les Gentlemens, les Chaussettes noires (tiens, tiens)… directement inspirés de l’univers yéyé.

La musique devient leur emblème, et les voilà qui posent fièrement dans le studio de Sidibé avec les pochettes de disque de leurs idoles. Le photographe racontait : "Je crois, mais ça n’engage que moi, que la jeunesse à cette époque a beaucoup aimé les musiques twist, rock ou afro-cubaine car elles permettaient aux garçons et aux filles de se rapprocher,  de se toucher, de se coller. C’était impossible avec la musique traditionnelle."

L’expo, intitulée Mali Twist, reprenait d’ailleurs le titre de la célèbre chanson de Boubacar Traoré, enregistrée en 1963 : certainement le premier tube malien post-indépendance.

Presque au même moment, Manu Dibango enregistrait à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa) son fameux Twist à Léo. Quatre ans à peine après la sortie du morceau séminal The Twist interprété par Hank Ballard & the Midnighters, le genre s’installait en Afrique francophone, après être passé chez les Yéyés français qui l’avaient adopté (Johnny Hallyday- encore lui- avait repris le morceau Let’s Twist again peu après sa sortie aux États-Unis.)

De l'Amérique à l'Afrique directement

Mais il faut bien le dire, les yéyés français n’eurent d’audience qu’en Afrique francophone. Car si la bande de Salut les Copains a connu un tel succès en reprenant des tubes américains ou anglais, c’est d’abord et avant tout parce qu’elle chantait en français. Ne nous y trompons pas, il existait bien un canal de transmission direct avec l’Amérique dont les musiques affluaient sur le continent.

Ray Charles, les Rolling Stones et surtout James Brown y sont des monuments dès la première moitié des années 60. Le "Godfather of soul" qui chantait "Say it loud… I’m Black and I’m proud" y fait plus d’émules, du Mali à l’Éthiopie, qu’on en peut compter. Ses concerts en Afrique font un malheur, comme lors du mémorable festival Zaïre 74. Le Guinéen Sekouba Bambino signera d’ailleurs bien plus tard l’une des plus belles reprises du fameux It's a Man's Man's Man's World.

C’est que ces années 60 sont en Afrique une période d’une richesse inouïe : partout on revisite les répertoires classiques ou traditionnels, partout on s’inspire aussi des musiques d’Amérique, de la Caraïbe et d’Europe. Autrement dit, de ce qu’on pourrait appeler, vu d’Afrique, des "musiques du monde". Les yéyés en furent un épisode que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, mais qui aura un temps encore, relié l’Afrique francophone avec son ancienne métropole.