Les écritures de Marie Modiano

Marie Modiano, 2018 © Sophie Glasser

À l’occasion de la sortie de son cinquième disque, Pauvre Chanson, le premier écrit en français, Marie Modiano explique son rapport à l’écriture, son amour de la poésie et sa passion pour la chanson, un art qu’elle sublime aux côtés de son compagnon, Peter Von Poehl.

 

Entre les deux, son cœur balance : née au milieu des mots, au milieu des notes. L’écriture, la musique – entre ces deux pôles, Marie Modiano, fille de Patrick Modiano, prix Nobel de littérature, romancière (Upsilon Scorpii, Gallimard ; Lointain, Gallimard) et chanteuse, ne choisit pas. De son enfance, baignée de livres, illuminée de sons, elle raconte : "J’ai grandi nourrie par ces deux passions. Pour moi, c’était naturel. Ma mère écoutait plein de disques, des sons des années 1960. Mon père écrivait. Longtemps, pourtant, j’ai repoussé l’écriture, sûrement à cause du poids de sa notoriété."

Le sprint et le marathon

Aujourd’hui, celle qui s’essaya aussi à la comédie, quasi quadragénaire à la douceur de fée et à l’interminable chevelure, s’adonne à ses deux voies, aussi indissociables que distinctes. "La musique a surgi par l’écriture ; au piano, j’improvisais sur mes poèmes, mes proses. Plus que l’écriture, la musique se révèle une activité sociable. Dans ce travail mélodique, harmonique, j’imagine déjà les musiciens, les copains, qui donneront vie à mes créations. À l’inverse, je pense avoir besoin de la solitude complète qu’exige l’écriture littéraire. L’exercice s’avère compliqué, fastidieux, et pourtant, j’y reviens toujours. Ce doit être ce qu’on appelle une nécessité..."

Dans les deux disciplines, les processus créatifs diffèrent : "Une chanson, c’est un format court, qui nécessite quelques jours de gestation : un sprint ! Et puis, elle évolue sur scène, se pare d’autres arrangements. Elle requiert la simplicité : parfois, elle consiste en trois mots, mis en musique, disposés dans l’espace, et ça fonctionne ! À l’inverse, pour écrire un roman, il faut garder son souffle. Un processus marathonien !"

Entre le roman et la chanson, s’impose aussi, dans le cœur de Marie, la poésie. Son nouveau disque Pauvre Chanson, se décline ainsi en recueil de poèmes, paru chez Gallimard : "J’ai découvert la poésie à l’adolescence. Cette musique sans musique recèle une dimension magique : un art suprême ! La poésie habille la langue. Elle donne du rythme au cœur des mots. Et puis, elle possède ce côté immédiat, accessible, qui remplit l’esprit, l’âme, le corps et le cœur…"

Une collaboration précieuse

Pour donner vie à ses chansons, Marie rencontre un jour ce révélateur, un partenaire, un amoureux qui enroule sa musique autour de ses mots, les pare de sortilèges. C’était en 2005. Pour l’enregistrement de son premier disque (I’m not a rose), Marie croise à Berlin la route d’un elfe blond venu du froid, le dandy suédois, aux musiques de paysages oniriques, Peter Von Poehl.

Depuis, leur association, dans l’art comme dans la vie, n’aura de cesse de créer des disques chatoyants, où leurs talents et leurs connaissances mutuelles se conjuguent et s’éclairent pour forger des créations lumineuses.

Il y eut I’m not a rose (2006), Outland (2008), Ram on a Flag (2013), et Espérance mathématique (2013). "Dès notre rencontre, j’ai adoré la manière de Peter de susciter la musique, de la réaliser. Depuis, on ne cesse de se trouver des excuses, pour créer conjointement. Nos collaborations se révèlent évidentes, complémentaires".

Et la voici aujourd’hui, avec son nouvel opus, Pauvre Chanson, un disque qu’elle écrit, pour la première fois, en français. Elle s’en explique : "C’était important, pour moi, de revenir à ma langue maternelle, de retrouver mon identité profonde. Sans fard. Pourtant, je  ne voulais pas la greffer à n’importe quelle musique. Je voulais faire corps avec ce que je chantais. Le français inclut, en lui-même, un vrai amour des mots et de leur musicalité. Et puis, Peter a admirablement su composer une bande-son autour de cette langue."

L'Arte povera

Le disque s’intitule Pauvre Chanson. Dans cet adjectif, il faut lire une infinie tendresse, tel que l’explique Marie : "Ce titre me poursuit depuis longtemps. J’avais en tête le destin d’une chanson, création qui circule chez des inconnus, et traverse, avec une relative insignifiance, l’air du temps. J’aime ce côté dérisoire ! Et puis, même si l’industrie  musicale s’écroule, on continuera toujours à faire de la musique avec trois fois rien : un cahier, une guitare, toute seule en scène. Rien ne l’arrêtera ! Une dimension qui rejoint l’arte povera !"

Marie éclaire ce qui lui plaît dans cet art : "Toute ma vie, j’ai écouté des chansons. Par leur grâce, on peut être emporté dans une culture, s’immerger dans une langue, chanter en chœur avec d’autres, dans une forme de communion, susciter un lien fort, créer un patrimoine commun. Et puis, dans un disque, ces objets très courts, qui sont autant d’humeurs et de passages, connectés entre eux, composent tout un univers."

Voici, alors, comment sonne Pauvre Chanson : une épopée où les mots poétiques de Marie, aux rythmes et mélodies intrinsèques, simples et raffinés, mais aussi ceux de son père sur une chanson chantent en écho avec la pop architecturale, les films musicaux, les paysages forts et subtils de Peter Von Poehl. Une route, un voyage romanesque et enchanteur que l’on emprunte à leur suite : sublimes chansons !

Marie Modiano Pauvre Chanson (Nest & Sound) 2018
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