Que reste-t-il de Claude François ?

Claude Francois, 1966. © Getty Images/Giancarlo Botti

Quarante ans après sa mort et quelques semaines après la parution de son intégrale discographique, quelle est la position de Claude François dans le paysage musical français ? Revue de détail.

Claude François a été un champ de bataille. De son vivant, il cristallisait beaucoup de passions et de hargne – trop de paillettes, trop de filles, trop de succès, trop de télévision, lui reprochait-on. Si certains voulaient bien reconnaitre à Johnny "quelque chose" – c'est-à-dire le rock’n’roll et sa sociologie – on ne pouvait admettre Cloclo et sa carrière cousue de fil d’or, la dévotion de ses fans, sa capacité à élargir toujours son empire jusqu’à la presse de charme, jusqu’à la production d’autres artistes, jusqu’au disco…

Sa mort n’arrange rien. Le deuil commercial, qui suit l’événement, dure plusieurs années qui marginalisent et héroïsent encore la phalange des gardiens de son temple et de son immortalité. Ensuite, la rédemption est lente, marquée par des événements majeurs, comme le roman Podium de Yann Moix en 2002 et son adaptation cinématographique en 2004, l’album hommage Autrement dit (reprises par Jeanne Cherhal, Élodie Frégé, La Grande Sophie, AS Dragon…) en 2008, le biopic Cloclo de Florent Emilio-Siri en 2012… Peu à peu, la presse prend l’habitude de rappeler que Jean-Luc Godard ou Gilles Deleuze prenaient volontiers à contrepied leurs disciples en avouant leur fascination pour Claude François.

Le grand public, lui, a écouté, réécouté, écouté encore un best of en quelques dizaines de titres immortels et inépuisables. Il est sans doute significatif que son patrimoine musical n’ait pas pu être rassemblé en une intégrale avant 2018 : les majors possédant chacune une partie de ses enregistrements trouvent certainement suffisamment de quoi construire, chacune, des compilations prospères sans avoir à s’allier. On peut prendre la parution de L’Intégrale studio 1961-1978 en 20 CDs comme un signe de respectabilité, mais aussi d’entrée dans l’histoire.

Romantique vibrionnant

Car Claude François aurait soixante-dix-neuf ans aujourd’hui et une bonne partie de ses fans originels approchent également de l’âge où l’on n’achète plus de disques, de livres ou de vidéos. Pendant des années, le culte a été nourri d’une bimbeloterie éditoriale qui, pour être parfois émouvante, n’en était pas moins très souvent médiocre. Pendant des années, Claude François a été semblable à lui-même, à ce qu’il était de son vivant : un romantique vibrionnant invitant à prendre la vie du bon côté et à ne pleurer que les larmes du cœur. Ses chansons cherchaient à embellir le monde et à la vie et n’ont pas dévié depuis.

Pourtant, si l’on sait qu’il a donné 1117 concerts dans sa carrière, le récit s’en perd peu à peu et l’écoulement de quelques-unes de ses 888 tenues de scène lors de ventes aux enchères périodiques de memorabilia n’est plus des événements. Et la parution de son intégrale est peut-être surtout une occasion d’inventaire, de plongée dans une discographie touffue.

Au-delà de la réévaluation possible de joyaux oubliés (La Vie d’un homme d’après Sam Cooke, un tube brésilien devenu EEE AAA, Jeu dangereux d’après Joe South…), Claude François devient un objet historique de moins en moins accessible sans explications à des générations qui viennent après la libéralisation de la bande FM, le Top 50, l’arrivée du CD, les stars en jean ordinaire et pull Benetton (Balavoine, Berger, Goldman), le MP3 ou l’empire des musiques urbaines… Le nombre des archives et des chansons présentes en ligne aujourd’hui ne change rien au fait que Claude François n’a peut-être pas été suffisamment réévalué au cours des dernières décennies. Trop de nostalgie, peut-être…

Pourtant, il ne manque pas de descendances, notamment dans une musique populaire qui remplace aujourd’hui les paillettes et les chœurs par les limousines somptueuses dans les vidéos et l’Autotune sur toutes les pistes de voix. Un orfèvre de la séduction préméditée, qui s’enivre d’évidences dans les mélodies ou les arrangements, qui s’obsède d’efficacité et de poli dans la production, qui se soucie moins de briser les codes que d’aller au-devant des désirs du public.

De Belles, belles, belles à Alexandrie, Alexandra, ses tubes sont maintenant employés à l’envi dans les documentaires historiques et appartiennent à un patrimoine que les professeurs de collège font volontiers visiter. On en oublie presque combien ils furent libérateurs, hédonistes, délectables. À force de le voir ancré dans des années 60-70 de plus en plus sépia, l’urgence et la furie de sa carrière tendent à s’oublier. Le personnage historique prend le pas sur l’idole. Il faut plonger dans l’intégrale pour y retrouver l’étoile lancée à pleine vitesse.

Claude François L’Intégrale studio 1961-1978 en 20 CDs (Universal) 2018

© AFP
Claude Francois et les Clodettes sur le plateau de l'ORTF, 1969.

Claude Francois et les Clodettes sur le plateau de l'ORTF, 1969. ©AFP

La trépidation d’Otis plutôt que l’ondulation d’Elvis

Claude François puise largement dans la soul alors que la plupart des jeunes français se tournent vers le rock’n’roll. Le signe d’une parenté instinctive avec l’autre grand courant dominant de la musique américaine.

Il suffit de feuilleter regarder attentivement au dos des pochettes de Claude François pour constater qu’il a massivement fait usage de certaines sources soul. Ainsi, il a enregistré neuf adaptations de chansons écrites par Brian Holland, Lamont Dozier et Eddie Holland, piliers du label américain Tamla-Motown : J’attendrai (1966) est l’adaptation de Reach Out I’ll Be There des Four Tops (1966) ; Car tout le monde a besoin d’amour (1967) est l’adaptation de Baby I Need Your Loving des Four Tops (1964) ; C’est la même chanson (1971) est l’adaptation de It’s The Same Old Song des Four Tops (1965) ; Réveille-moi (1971) est l’adaptation de Shake Me, Wake Me (When It’s Over) des Four Tops (1966) ; Stop au nom de l’amour (1971) est l’adaptation de Stop In The Name Of Love des Supremes (1965) ; Bernadette (1971) est l’adaptation de Bernadette des Four Tops (1967) ; Une fille et des fleurs (1972) est l’adaptation de You Can’t Hurry Love des Supremes (1966) ; L’Amour c’est comme ça (1972) est l’adaptation de I Can’t Help Myself (Sugar Pie, Honey Bunch) des Four Tops (1965) ; Mais c’est différent déjà (1972) est l’adaptation de You Keep Me Hanging On des Supremes (1966).

Lamont Dozier en conservera à jamais le souvenir. L’auteur-compositeur-producteur porte le nom de lointaines origines françaises (et dont un des fils est prénommé Paris) et découvrira la France grâce à Cloclo, hôte fastueux au moulin de Dammenois. La symbolique est imparable : un Noir américain de Detroit et le blond Français né en Égypte communiant dans la même musique, aussi survoltée que romantique.

Peut-être cette image est-elle la clé de l’imprégnation soul de Claude François : il ne grandit pas en Europe, se nourrit de langages rythmiques beaucoup plus complexes que le bagage habituel de la variété française, devient batteur et percussionniste – mais un batteur qui rechigne au "tchac-poum tchac-poum" de la danse paresseuse.

La découverte de la puissante scénique d’Otis Redding lors d’un concert à Londres ne va pas seulement lui inspirer l’embauche des Clodettes : il confirme une pulsion instinctive chez Claude François. Pour schématiser, il ne va pas planter les pieds dans le sol dans une posture viriliste rock mais trépider sans cesse sur une rythmique soul dans laquelle tous les temps sont doublés. Il ne va pas incarner l’ondulation d’Elvis mais la trépidation d’Otis. Alors que la plupart de ses confrères ont les yeux rivés sur le rock’n’roll, il se tourne vers l’autre grande révolution américaine de cette époque.