La chanson française au Japon

Sylvie Vartan signant un autographe au Japon, en 1965. © Getty Images/Keystone France

Alors que ce 20 mars, on célèbre à travers le monde, la Journée internationale de la Francophonie, RFI Musique se penche dans un premier volet, sur l'histoire de la chanson française au Japon, car les Japonais ont pour la culture française une appétence que peu d’autres pays ont développée. Tout ce qui vient de l'Hexagone les passionne et quand un Japonais s’intéresse à un sujet, il en devient le spécialiste nec plus ultra et la chanson française n’échappe pas à la règle.

Il y a une cinquantaine d’années, plus de la moitié des programmes musicaux diffusés sur la radio NHK était constitué de… chansons françaises ! Incroyable, mais vrai, tout le monde en écoutait ! L’homme providentiel de cette époque s’appelait Eiho Nachiwara, le neveu du peintre Foujita. Cet homme a passé plusieurs années à Paris avec son oncle à sillonner les cabarets de la capitale et à applaudir les plus grandes vedettes. Une fois rentré au Japon, il va devenir le plus virulent et enthousiaste promoteur de la chanson française, en animant notamment une célèbre émission de radio qui rassemblait chaque dimanche plusieurs millions de Japonais.

Grâce à lui, Damia (1889-1978) va triompher au Japon en 1952, suivie de Charles Trenet dont la chanson La Mer va devenir l’indicatif d’une célébrissime émission japonaise.

Eiho Nachiwara propulse aussi Yvette Giraud (1916-2014). Son nom ne vous dit rien ? C’est normal. Peu connue en France, elle profite de l’engouement du Japon pour la chanson française. Et cela marche. Avec son époux, Marc Herrand des Compagnons de la chanson, elle chante dans la langue du pays des refrains écrits par des auteurs compositeurs français, comme le titre Mademoiselle Hortensia.  

Les chanteuses japonaises, elles, reprennent des classiques du patrimoine français, mais avec cette différence notable de les adapter dans leur propre langue. La France pour les Japonais, c’est Paris, l’amour, la liberté, la Rive gauche, ses cabarets, ses intellectuels, ses poètes et ses écrivains.

Ne pas comprendre les paroles des chansons était pour eux impossible ! La célèbre chanteuse de blues, Noriko Awaya triomphe avec Sombre dimanche de Damia.

Quelques années plus tard, Yoshiko Ishii, auteur notamment du livre Sous le ciel de Paris, cela sent bon les omelettes va devenir la grande initiatrice de la chanson au pays du Soleil levant ; elle fait traduire les chansons par l’impeccable Totiko Watami et chante tous les grands interprètes du patrimoine.

Aujourd’hui, si Salvatore Adamo est très célèbre au Japon, c’est grâce à son tube Tombe la Neige chanté par lui-même en japonais, mais aussi grâce à sa reprise par une célèbre vedette, Fubuki Koshiji qui en a fait une version devenue un classique. C’était l’époque bénie où des cabarets, des salles ouvraient partout à Tokyo ou Kyoto : Cabaret Boum, GinParis, Moulin Rouge !

Sur ces scènes, ont émergé des immenses vedettes comme la célébrissime Miwa, premier transgenre japonais, dont on dit même que David Bowie ou Boy George s'en sont inspirés. Miwa dont le grand écrivain Yukio Mishima était amoureux, Miwa qui a réussi à nommer les homosexuels dans ce pays si puritain et parfois si conservateur. Aujourd’hui, il présente une émission très populaire au Japon, mais il doit son succès à sa reprise de Mecce Mecce de Gilbert Bécaud à GinParis, le cabaret hyper branché de l’époque. Il a ensuite monté une pièce de théâtre très populaire sur la vie de son idole … Édith Piaf. Nouveau triomphe.

© RFI/Clémentine Deroudille
Keiko Nakamura, productrice des concerts de Juliette Gréco et de Barbara.
Keiko Nakamura, productrice des concerts
de Juliette Gréco et de Barbara.
©RFI/Clémentine Deroudille

Cette dernière n’est jamais venue au Japon, mais les concerts d’autres artistes comme Charles Aznavour, Barbara et bien sûr Juliette Gréco affichent complet des semaines à l’avance... Ces artistes ont noué avec ce pays et ses spectateurs un lien si fort qu’ils sont encore aujourd’hui adorés, repris et chantés.

Fertiles années soixante

Quand une nouvelle génération de chanteurs français arrive au début des années soixante, leurs producteurs ont tous eu le Japon en ligne de mire. Chacun a fait sa tournée et a enregistré une chanson et même parfois un album tout entier en japonais.

Qui sait par exemple qu’Enrico Macias a enregistré tout un disque en japonais ? Johnny a repris Que je t’aime ? Dalida Il venait d’avoir 18 ans et quelques autres de ses chansons ? France Gall, elle, fut une icône avec sa reprise de Poupée de cire, poupée de son, immense succès, Sylvie Vartan une star , une vraie, symbole des années 60 à la figure d’ange et aux chansons accessibles pour les Japonais. Son immense popularité, elle la doit aussi à des publicités. Encore aujourd’hui, quand on parle de la vedette, les Japonais évoquent tous cette publicité pour des chaussettes dans les années soixante.

Danielle Vidal va s’imposer aussi, pourtant inconnue en France, elle profitera de l’engouement des Japonais pour les French Pops et chantera quelques tubes dont la reprise de la chanson les Champs-Élysées de Joe Dassin, mais en… japonais !   

La suite fut plus compliquée, les années soixante-dix symbolisent la fin de cette époque glorieuse. Dans le match culturel que la France se livrait avec les États-Unis, les derniers sont sortis gagnants… La chanson française est devenue plus confidentielle même si quelques artistes ont réussi à creuser un sillon particulier.

Michel Polnareff y devient une véritable star et domine alors les hit-parades. Il se rend là-bas à quatre reprises et donne en 1975 deux concerts dans la salle mythique de Tokyo, le Nippon Budokan de 10 000 places, mais dès le début des années 80, il arrête de se produire sur scène.

Pierre Barouh et le label Saravah

D’autres chanteurs nouèrent des relations particulières avec ce pays comme Pierre Barouh et son label Saravah. Invité en 1982 par le Yellow Magic Orchestra constitué alors des célèbres musiciens, Moon Riders, Yukihiro Takahashi, Yasuaki Shimizu et Ryuichi Sakamoto, il n’en repartira plus ! "ici, on se nourrit de ton travail !" lui avoue Ryuichi Sakamoto et son complice et grand musicien, Yukihiro Yakahashi, a quant à lui intitulé son premier disque Saravah !

Pierre Barouh vient donc enregistrer un disque, Pollen, et y fera le tout premier concert de sa vie au Yubinchoking Hall, une salle plus grande que l’Olympia ! Il rencontrera aussi Atsuko, son épouse auront ensemble trois enfants : Akira, Amie et Maia, musicienne aujourd’hui, qui par son travail, symbolise parfaitement l’union de la musique française et japonaise.

Elle est aujourd’hui une des artistes du mythique label Saravah, fondé par son père et qui a vu émerger des artistes comme Brigitte Fontaine, culte au Japon avant de l’être en France. Au début des années 90, Brigitte Fontaine, un peu oubliée en France, part là-bas, alors qu’elle ne prend d’habitude jamais l’avion, pour se produire sur scène : condition sine qua non pour ces producteurs japonais qui financent alors son prochain disque qui va alors si bien marcher que sa carrière va prendre un nouvel envol.

Dans ces mêmes années, son ami et voisin parisien, Georges Moustaki, se produit régulièrement là-bas, chante en duo avec les vedettes Kaori Momoï ou Mayumi Itsuwa, tout comme Yves Simon, tombé amoureux de l’archipel et qui viendra régulièrement y chanter et écrire ses nouveaux livres. Leurs producteurs, dont notamment la pétillante Keiko Nakamura, continuent aujourd’hui encore à produire des concerts de chansons françaises, mais sans l’appétit d’alors.

L’année dernière, Juliette Gréco devait venir y souffler ses bougies, la tournée fut annulée. Cette année, Charles Aznavour fêtera lui son anniversaire pour sa dernière tournée… Est-ce un au revoir ou un véritable adieu ? À 93 ans, on peut aujourd’hui le penser !