Alain Chamfort, artisan mythique

Alain Chamfort © Julien Mignot

Alain Chamfort, c’est l’extrême humanité, la distance sans virulence, la bienveillance sans concession, la douceur sans pathos. Le désordre des choses, son quatorzième album studio en cinquante ans de carrière, porte en lui toutes ces valeurs, mises en mots par Pierre-Dominique Burgaud et nichées, comme toujours, dans un écrin de luxe par de brillantes mélodies et une voix certes plus grave, mais toujours aussi alerte qu’à l’époque du délicieux Clara veut la lune

RFI musique : Que gardez-vous des origines de votre famille ? Le Govic, comme Le Goff, signifie ‘le forgeron’ en langue bretonne…
Alain Chamfort : J’en garde mon identité. Il n’y a pas très longtemps, j’ai donné un concert à Pontivy, où mon père est né. Il y avait dans la salle une soixantaine d’arrière-petits-cousins… J’étais impressionné. Je n’y étais jamais revenu depuis que j’allais passer mes vacances là-bas. Mon père est parti à Paris à sept ans. Il a gardé une grande nostalgie de la Bretagne, qu’il nous a fait partager. Quant à mon patronyme… Je ne me sens pas forgeron, même si je pratique une forme d’artisanat (Rire).

L’album de la rupture entre l’ancien et le nouveau Chamfort est-il bien Mariage à l’essai, avec Lucile, en 1976 ?
Ce n’est pas une rupture mais une transition, qui correspond à ma rencontre avec Gainsbourg et à un enregistrement aux Etats-Unis. C’était un besoin que je ressentais. Ça devenait possible ! Avec d’autres moyens. Avec d’autres gens. Je pouvais enfin aller vers mes envies. Mais je ne renie pas pour autant mon répertoire de l’époque des disques Flèche : des gens me sont restés fidèles depuis cette période-là …

"Souris puisque c’est grave" pourrait être votre devise, non ?
Je m’efforce de le faire, mais ce n’est pas toujours applicable. Ça reste une bonne thérapie pour franchir certains moments.

Vous nous avez déclaré, en février 2007 : "Je vois que les gens qui ont une certaine hargne, bien souvent, finissent par s’imposer. Moi, je ne me suis jamais vraiment imposé ; je me suis proposé." Après cinquante ans de musique, pensez-vous toujours avoir eu raison ?
Je n’ai jamais changé d’attitude. Est-ce que j’ai eu raison ? Je dirais plutôt que je n’ai pas pu faire autrement. Avec ma nature, avec les armes que j’ai, je ne peux pas prétendre à quelque chose que je ne suis pas. Mais cela ne m’a pas empêché d’avoir mon chemin d’artiste, à ma manière…

Alain Chamfort, êtes-vous modeste ? Deux morceaux de votre nouvel album, Le désordre des choses et Exister, peuvent le faire penser : "C’est pas le talent/ C’est juste le hasard/ Pas les liens du sang/ Non, rien que le hasard…"
Je suis lucide par rapport à la chance que j’ai eue de faire de la musique. Mais "modeste", je ne dirais pas ça : j’ai une certaine foi dans ce que je fais musicalement. J’ai pu en vivre correctement, agréablement. J’ai toujours pu m’en sortir. Pour parler du morceau Le désordre des choses, je pense qu’il est difficile de s’approprier le talent : tout part de rien. Notre éventuel talent résulte d’un hasard total. Ma marraine a repéré très tôt que j’avais des dispositions. Ça a été une chance pour moi. Après, la musique a été ma vie… Je m’assois au piano, j’attends, je divague – et une mélodie arrive. Je n’ai pas l’impression qu’elle m’appartient.

Est-ce que, dans ce nouvel album, vous considérez Palmyre comme une chanson engagée ?
C’est un propos sur l’art et la temporalité. Sur ce qui reste, une fois que le symbole est tombé. Nul n’arrive jamais à éteindre totalement les représentations artistiques. Mais un autre sens se lit entre les lignes. Une métaphore de la vie.

Dans ce dernier album, vous avez troqué les textes de Jacques Duvall contre ceux de Pierre-Dominique Burgaud, l’auteur du Soldat Rose… Pourquoi ?
Je n’exerce pas cette activité de chanteur comme un professionnel. Je suis donc allé vers des gens qui avaient la même approche. On converse, on échange, on partage, on construit de l’amitié. Et, le jour où il y a des choses à faire, on prolonge dans le travail. Jacques avait besoin de se ressourcer, de s’éloigner de l’écriture. Et je connais Pierre-Dominique depuis longtemps. Avec l’album Une Vie Saint Laurent, en 2010, j’ai réalisé la maîtrise de son écriture. J’ai donc aussitôt pensé à lui.

Pour le beau et nostalgique Exister, que lui avez-vous demandé ?
Rien de spécial. Il a vu ce que je voulais. Il est proche de moi : il a une certaine retenue, un sens de l’observation, du ridicule. Quand on est comme nous, il n’est pas facile de trouver sa place. Cette chanson parle aux gens qui se reconnaissent dans cette façon d’être, qui font leur place sans violence, sans l’imposer aux autres, sans coups de klaxon…

Après les trois premiers titres de votre album, on voit ce disque comme une méditation rock…
Ce n’est pas un hasard. Ces morceaux reflètent un moment de mon mental. Un état des lieux avec des thèmes plus existentiels. Pas principalement l’amour. Avec Burgaud, avec l’âge, je ne peux plus être le véhicule de certains propos. J’arrive dans la dernière partie… Le séducteur passe à autre chose : le sens qu’a eu sa vie. Ressent-il encore des frustrations ? A-t-il résolu ses complexes ? A-t-il rempli son rôle ? Aura-t-il le temps de poursuivre son chemin ? De s’améliorer ?

Alain Chamfort, Le désordre des choses ([PIAS]/ Le Label) 2018
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