Anna Karina, l'inspirante

Anna Karina. © Valérie Archeno

L’héroïne de la Nouvelle Vague, jeune danoise débarquée à Paris à l'âge de 17 ans et muse de Jean-Luc Godard, déroule sa vie de chansons dans Je suis une aventurière. Un album où l'on retrouve le titre culte Sous le soleil exactement, des chansons signées Katerine et des inédits.

 

Elle sourit sans interruption. Conciliante et la conversation camarade. Des phrases rieuses pour accompagner la célébration des souvenirs. Comme nouveaux points de repères, il y a donc un disque entre passé et présent ainsi que la ressortie de son film en tant que réalisatrice Vivre ensemble. Regarder dans le rétroviseur mais pas de nostalgie pesante. Elle dit d'ailleurs qu'elle pense à refaire le chemin sur papier. Elle dit aussi sa crainte de blesser autrui. "Si j'écris mon histoire, c'est telle que je l'ai vécue. Je dis toujours la vérité. Je ne vais ni enjoliver ni noircir le tableau". Bien sûr, l'histoire du patronyme, la bascule de Hanne Karine Bayer à Anne Karina, suggestion proférée par Coco Chanel, suggestion longue durée. Et puis, la rencontre avec Jean-Luc Godard, déterminante, brûlante, épuisante. Elle débute par le refus d'un rôle dans À bout de souffle, à cause d'une scène de nudité. Elle se termine par un divorce. Entre temps, de la passion, de la culture, quatre années maritales, l'enfant perdue, une demi-douzaine de films ensemble et même une chanson. La seule écrite par le cinéaste estampillé Nouvelle Vague : La chanson d'Angela, extraite du film Une femme est une femme (1960). Elle ouvre ici l'album. "Je pense que Jean-Luc me l'avait faite par amour". Du pygmalion, aucune nouvelle, aucune parole échangée depuis un plateau partagé chez Ardisson il y a vingt ans. "Il n'ouvre la porte à personne. C'est un être très complexe".

Hasard, rencontres et signes du destin

Anna Karina n'avait pas planifié une existence sur grand écran. Et encore moins d'effectuer une doublette avec le chant. "J'imaginais que j'allais voyager avec des gitans et que j'allais chanter dans la rue. Un peu comme Piaf. Je connaissais toutes les chansons des chanteuses réalistes, Damia, Berthe Sylva, Fréhel. Je me rappelle aussi que je voulais me marier avec Louis Armstrong". Serge Gainsbourg et le metteur en scène Pierre Koralnik l'approchent pour la comédie musicale Anna en 1967. Elle rêve de ce terrain de jeu. La proposition est inespérée, elle ne lit pas le scénario, fonce avec une gourmandise de jeune fille. Sept chansons dont Roller Girl, Ne dis rien et l'indéboulonnable Sous le soleil exactement. Paroles désormais mythiques. "Serge savait ce qu'il voulait, perfectionniste, on a beaucoup répété, on se parlait même en verlan. Je me suis rarement autant amusée avec un homme, nous étions très complices". Trois décennies plus tard, un autre hasard, une autre entente profonde, inattendue. Celle avec Philippe Katerine. Elle est en tournée à l'époque pour une pièce de théâtre à Chalon-sur-Saône. Le directeur des lieux l'invite à redonner de la voix. Elle pense que le timing est tardif. Il lui fait découvrir la musique de Katerine. Les petits signes du destin se chargent du reste. "Lors de notre première rencontre, en quittant le restaurant, deux lettres étaient peintes sur le magasin d'en face. Ces deux K symbolisaient le lien que nous allions créer. Pour l'anecdote, nous avions mangé des langoustes. C'était une première pour lui. Il était tellement obsédé par ce crustacé que j'ai pensé que je ne l'intéressais pas". Le lendemain, Katerine lui envoie une chanson. Puis, elle le laisse fouiller dans ses photos d'enfance. Il écrit tout, textes, musique et arrangements. Un duo aussi, clin d’œil au film Pierrot le fou (Qu'est-ce que je peux faire?). Et surtout une tournée pour celle qui n'avait pratiquement jamais chanté en public.

Intemporelle Anna Karina

Sur le disque, on trouve aussi deux pépites inédites - issues du film Last song de son mari Denis Berry (Feel Lost et Big Heat) - une maquette (Mon amant perdu), des collaborations récentes avec Howe Gelb, vétéran du rock indé. "J'ai eu de la chance de recevoir beaucoup de cadeaux dans ma vie". On lui accole souvent le terme d'icône. Trop hyperbolique à ses yeux. "C'est un peu fort, non ? Je suis bien plus modeste que ça". Son agenda est chargé. Elle parcourt l'Hexagone et certaines villes étrangères pour (re)présenter Vivre ensemble, film sélectionné à Cannes en 1973 dans la Semaine de la critique. "Je ne m'attendais pas encore aujourd'hui à ce qu'il trouve un tel écho et plaise autant. Je l'avais fait avec mes économies". Quand elle dit ça (l'interview a été réalisée avant l'annonce officielle, ndlr), Anna Karina ne sait pas encore qu'elle va figurer sur l'affiche du prochain festival de Cannes. Une scène culte, un baiser échangé avec Belmondo dans le film Pierrot le fou. Là voilà à nouveau beaucoup sollicitée médiatiquement. Sous la lumière, exactement.

Anna Karina Je suis une aventurière (Balandras Éditions) 2018