Au Japon, des lieux pour la chanson française

Concert de Mme Fukae et ses élèves à Fukuoka, Japon. © RFI/Clémentine Deroudille

Les aficionados de la chanson française au Japon ont créé et créent encore des lieux où les amateurs sont susceptibles d'entendre les succès made in France : un musée, une école, une scène, des cabarets, des boites de nuit, voire des festivals. Les lieux sont nombreux et rendent compte de l'engouement des Japonais pour la musique populaire du pays d'Édith Piaf.

Au Japon, pour bien apprécier la chanson française, il suffit simplement d’aller… au musée ! Oui, le seul et unique musée de la chanson française au monde est situé à Gunma, petite ville au nord de Tokyo. Rien ne prédestinait cette commune à abriter ce drôle de lieu, si ce n’est que Hiroshi Ashino, son fondateur, y est né.

Cette grande vedette japonaise des années 60, éprise de ritournelles françaises, s’est mise à collectionner frénétiquement tout ce qui concernait cet art. Il a racheté une belle maison dans sa ville natale, y a fait de si beaux travaux que le lieu ressemble aujourd’hui à une belle bâtisse normande et le musée a ouvert ses portes en 1995.

On y retrouve des enregistrements, des photos, des partitions et de costumes de Juliette Gréco, Line Renaud, Enrico Macias, Salvatore Adamo… tous ces chanteurs qui ont fait le bel âge de la chanson française et dont les refrains sont encore si populaires et chantés par un public fidèle. Nostalgiques d’un temps révolu où elles étaient hyper populaires, les Japonais d'un certain âge aiment, raffolent même de nos chansons. Pour mieux saisir les paroles, elles sont traduites en japonais et cela donne des reprises plus déroutantes les unes que les autres.

© RFI/Clémentine Deroudille
Le musée de la chanson française à Gunma, Japon.

 

Ce léger décalage si symbolique des Japonais, ce manque manifeste de sens du ridicule, permet à ses joyeux retraités de réaliser leur rêve : retrouver l’insouciance de leur jeunesse en montant sur scène. Dans quel autre pays au monde pourrions-nous applaudir des dames âgées en robe lamée reprenant Joe Dassin, Jacques Brel, Barbara, Juliette Gréco ? Aucun !

Enseignement

Mais avant d’affronter la scène, ces apprentis chanteurs doivent retourner à l’école. Yuka Fukae, chanteuse japonaise, dernière vedette du fameux cabaret Boum à Tokyo fermé dans les années 90, enseigne chaque semaine à plusieurs groupes d’élèves l’art subtil de l’interprétation.

Les élèves plutôt âgés, sérieux comme des premiers de la classe, écoutent attentivement, apprennent avec soin à répéter La Mer (hyper populaire !) de Charles Trenet, Les Feuilles Mortes (Oh Yves Montand...), Yuki Ga Furu, en français Tombe la Neige, de Salvatore Adamo, les chansons d’Édith Piaf bien sûr, idole absolue, Champs Elysées de Joe Dassin.

Non seulement, Yuka Fukae enseigne, publie des articles, mais surtout monte sur scène plusieurs fois par semaine. On peut notamment l’admirer lors des grands concerts, Paris Saï, aux alentours du 14 juillet à Tokyo. Depuis plus de cinquante ans, ces concerts rassemblent les meilleurs chanteurs de chansons de l’archipel. Cette année, les 7 et 8 juillet prochain, une trentaine d'entre eux vont se succéder sur scène pendant plus de trois heures.  

Ces concerts font revivre la ferveur des cabarets mythiques de la capitale. Aujourd’hui, il en reste une dizaine, dont le célèbre Salon Barbara tenu par Madame Chiba où chaque soir quelques chanteurs reprennent des chansons de l'interprète de L'Aigle noir (en japonais, toujours !) sous le regard d’un public nostalgique. Personne n’a oublié GinParis ou le célèbre Boum tenu par l’infatigable Koga Tsutomu. Charles Aznavour ou Léo Ferré y terminaient leurs soirées. On venait y applaudir d'immenses vedettes comme Fubuki Koshiji reprenant Piaf, Adamo ou l’extraordinaire Masako Togawa. Elle aussi a ouvert un cabaret dans les années 80, La chambre bleue où Pierre Barouh venait régulièrement. Le chanteur Soirée, figure incontournable des nuits tokyoïtes, y passait ses nuits.

© RFI/Clémentine Deroudille
Les cours de chansons de Mme Fukae dans le quartier de Jiygaoka à Tokyo.

 

C’était le plus jeune, mais peut-être le plus féru des spectateurs. Il a aujourd’hui ses propres lieux qu’il anime régulièrement avec des concerts de chansons françaises. Dans ses bars, installés dans le quartier de Shinjuku (et l’un dans le mythique Golden Gaï), on écoute Julien Clerc, Aznavour, Thomas Fersen ou les Moriarty. Et on peut l'apprécier aussi dans son interprétation tout à fait décalée d’Isabelle Boulay, Je t’oublierai.

Au Japon, tout le monde a entendu Les Feuilles Mortes ou L’Hymne à l’amour chantées par ses grands-parents. Soirée, lui, change les arrangements, sans toucher ni à la mélodie, ni aux paroles, bien sûr, pour "moderniser" l’ensemble et les faire interpréter par une nouvelle génération. Grâce à lui, Kaya, Charan-Po-Rantan, Rolly, toutes ces vedettes japonaises ont une chanson française à leur répertoire.

Il ne faut pas s’étonner de voir un artiste hyper branché reprendre Alain Barrière. Surprenant ici, évident là-bas ! Il suffit de se rendre dans la boîte de nuit Métro à Kyoto le dernier vendredi de chaque mois pour s’en rendre compte. Simone, la plus ancienne drag-queen japonaise, organise les soirées Diamonds are forever où Bubu de la Madeleine, Chocolate de Chocalate ou François Aldente reprennent en chœur la bande originale du film Les Demoiselles de Rochefort ! Kitchissime et décalé à souhait. Immanquable !

Un autre rendez-vous va devenir très vite incontournable : le festival de chanson française, TANDEM, dont la première édition va voir le jour le 23 et 24 septembre prochain dans le quartier branché de Daikanyama à Tokyo. En partenariat avec les Francofolies de La Rochelle, l’intrépide productrice Loumi Kawaï se lance dans un nouveau défi pour que la musique française d’aujourd’hui se fasse entendre autant que celle d’hier. Quelques noms circulent déjà, mais rien d’officiel encore. On trépigne d’impatience et on y sera !