Georges Moustaki, l’anarchiste zen

Georges Moustaki sur scène en 2010. © RFI/Edmond Sadaka

Cinq ans après la mort du "pâtre grec", le 23 mai, les chansons de Georges Moustaki fleurissent encore au printemps, avec au cœur de leurs mots, la lumière de ses combats. Cette commémoration offre l’occasion de revenir sur la diversité de ses engagements, éclos un mois de mai : des luttes primordiales, internationales et pacifiques, portées par la force de la quiétude et de la douceur.

"Viens, écoute ces mots qui vibrent/ Sur les murs du mois de mai" : entre les pavés du printemps 1968, sur les barricades, fleurissent les mots du poète Georges Moustaki, disparu il y a cinq ans, le 23 mai 2013, et sa chanson Le Temps de Vivre. Dans les usines, dans les rues qui swinguent d’une enivrante rébellion, le jeune auteur-compositeur d'Édith Piaf – il lui avait écrit Milord – et de Serge Reggiani, trouve son public parmi les ouvriers en grève. Avec ses complices Leny Escudero, Higelin, Pia Colombo ou Coluche, il assure les "interventions culturelles" au sein d’usines occupées.

En 2003, sur les ondes de France Culture, dans l’émission À voix nue, interviewé par Sapho, il confiait : "On se produisait notamment à l’usine Citroën. Il y avait des Portugais, des Yougoslaves, des Arabes, qui ne comprenaient rien à ce que je chantais, tout près d’une chaîne de montage, contraire à toutes les lois de l’acoustique. Une relation tendre, belle, se créait entre nous (…) Mon filet de voix s’ouvrait. J’avais envie que cette magie se perpétue". Dans la révolte, Moustaki chante Ma Liberté puis Le Métèque – la "première chanson écrite sur le racisme", selon Maxime Le Forestier – qui deviendra son tube, sa signature, dès 1969.

L’enfance en liberté

La carrière de Moustaki-chanteur naît donc d’une prise de position douce, joyeuse, auprès des étudiants et des camarades en lutte, avec pour seules armes sa guitare, sa voix et ses mots. Selon son ami de longue date Marc Legras, producteur à Radio France, journaliste et auteur d’Un chat d’Alexandrie1, les prémices de son engagement seraient pourtant à rechercher dans un évènement antérieur.

En 1966, l'artiste visite pour la première fois son pays d’origine : un choc amoureux pour cette terre qui coule dans ses veines. 1967 – la dictature des colonels s’impose en Grèce. Sans hésiter, le jeune homme milite aux côtés de l’actrice Melina Mercouri et du réalisateur Costa-Gavras. En 1970, le compositeur et homme politique Mikis Theodorákis, exilé à Paris, lui demande de traduire et chanter les quatre "Chansons pour Andreas", afin de "faire connaître la situation grecque à la France et au monde"

Plus profondes encore, les racines de l’enfance, dans le sol d’Alexandrie, expliquent son engagement multicolore, comme l’explique Legras : "Il mène une enfance insouciante, dans une ville cosmopolite, un creuset de langues, d’écrits, de religions différentes : un monde ‘en réduction’ qui nourrit ses envies d’ailleurs".

Les luttes du monde

De fait, jamais les engagements de Moustaki ne se cantonnèrent aux frontières du seul Hexagone. Toujours, ce "citoyen du monde" en langue française, chanta plus grand, au niveau de son cœur. "Et pourtant dans le monde, d’autres voix nous répondent", dit l’un de ses titres. Fasciné par le Brésil de Jorge Amado, Moustaki se lie avec Vinicius de Moraes, Tom Jobim, Caetano Veloso, et s’engage auprès des Tropicalistes, contre la dictature militaire au Brésil.

Dans L’Espagne au cœur, il s’insurge de toute sa poésie contre Franco : auprès de son label, l’Ambassade d’Espagne intervient pour supprimer la chanson. Dans Portugal, d’après Chico Buarque, il chante la Révolution des œillets, qui inspire et nourrit d’autres feux. ("À ceux qui ne croient plus voir s’accomplir leur idéal/ Dis-leur qu’un œillet rouge a fleuri au Portugal"). À Hiroshima, il interprète la chanson éponyme ; et offre Demain à Nagasaki. Il compose l’écologique Il y avait un jardin et évoque avec douleurs les conflits israélo-palestiniens dans En Méditerranée (En Méditerranée/Il y a l'odeur du sang/Qui flotte sur ses rives/Et des pays meurtris/Comme autant de plaies vives/Des îles barbelées…)

Jusqu’au bout, il prendra position en faveur des Printemps arabes. En 2012, il appelle à voter Philippe Poutou, en qui il voit, comme lui, un "vieil enfant idéaliste", selon les mots de Legras, qui précise : "Moustaki était un témoin des hommes, un baladin du monde". L’une de ses amies et amoureuses, Sophie Delassein, journaliste à L’Obs, auteur de La vie avec Moustaki2, raconte : " C’était quelqu’un de très concerné par les désordres du monde. Il se tenait informé de l’actualité internationale par les médias et ses amis sur le terrain. Partout, il avait des antennes. Sous ses allures nonchalantes, il vivait et pensait intensément. Sur tout ce qui bougeait, il jetait ce regard bleu magnifique et très vibrant."

Un engagement mezza voce

Engagé, Moustaki ? Assurément. Mais de manière suggestive. Plus poétique que politique. De biais. Comme dans sa chanson Sans la nommer, sur la "révolution permanente". Un jour, Léo Ferré lui avait affirmé : "Je crois qu’au fond, tu murmures ce que je hurle." Louis-Jean Calvet, son biographe3, confirme cette idée : "Certains chantent le prolétariat et les drapeaux rouges. Lui n’était jamais en prise directe. Hors de toute chapelle, il procédait par petites touches. Il se faisait le hautparleur de luttes fondamentales, sans aucune agressivité. C’était un combat subtil, pacifique, mezza voce".

Et puis, son engagement se situe peut-être aussi dans son attitude de vie même. L’une de ses leçons majeures pourrait ainsi s’écouter dans La Déclaration ("Je déclare l'état de bonheur permanent/ Et le droit de chacun à tous les privilèges"), inspirée du Droit à la Paresse de Paul Lafargue, le gendre de Marx. Louis-Jean Calvet précise : "C’était en quelque sorte une chanson socialiste : pourquoi perdre sa vie à la gagner ? Pour moi, Moustaki, définitivement mis à l’abri du besoin grâce aux retombées économiques de Milord, était une sorte d’anarchiste zen".

Parce qu’il menait, tranquille, une vie paisiblement anarchique, Moustaki délivrait avec vigueur ses enseignements. À sa disparition, le 23 mai 2013, toutes les forces de gauche ont salué son départ : celui d’un "humaniste" d’un "progressiste", d’un "révolté contre les injustices". Sa philosophie, surtout, l’érigea au panthéon des poètes : un chanteur voguant joyeusement à contrecourant, guidé par sa seule liberté, et par l’appel du monde.

1Éditions de Fallois, 2002, des entretiens avec Georges Moustaki
2Éditions du Moment, 2014
3Georges Moustaki, Une vie, L’Archipel, 2014