Les belles émotions de Marc Lavoine

Le chanteur français Marc Lavoine. © Satoshi Saïkusa

Six ans après Je descends du singe, Marc Lavoine sort un nouvel opus, Je reviens à toi. Dans l’intervalle, il a tenu un certain nombre de rôles au théâtre et au cinéma. Il a aussi publié un ouvrage sur son père*. Pour lui, tout participe du même flux : ces émotions en pagaille qui parcourent son disque, où il chante le chagrin en duo avec Benjamin Biolay ou l’amour, avec son fils Roman, de onze ans. Sur les pistes de ce joli album, il chante à mots couverts, à pas de poète, sa séparation avec sa femme Sarah, pose des notes sur sa mélancolie, traque les lumières de la rédemption. En entretien, le chanteur aux yeux revolver digresse à l’infini, répond en mots-mitraillettes, s’appuie sur les poètes, cite par cœur leurs vers. Dans son flot de paroles, jaillissent alors des fulgurances, des thématiques chères à son cœur. Rencontre par mots-clés…

L’écriture
Dès l’âge de 15 ans, j’ai commencé à gagner ma vie grâce à l’écriture. Je travaille à la force des dents : ça n’a pas été facile, ça ne l’est pas, ça ne le sera pas. Grâce à l’écriture, je gagne ma vie, quitte à la perdre. Pour entrer en écriture, il faut atteindre ce point de non-retour. On ne choisit pas d’écrire ; on écrit. Écrire, c’est être. C’est se mettre en mouvement ; c’est travailler tout le temps. L’écriture, c’est le centre de ma vie, éternellement déplacé. J’écris parce que j’attends quelqu’un. J’écris parce que ma mère est morte. J’écris pour la bohème, j’écris pour le chagrin. Écrire, c’est exister avant de mourir, c’est pleurer d’être vivant. Écrire, c’est une cure de désintoxication : c’est s’ôter la shooteuse de la société, qui nous force à être jeunes, forts et beaux. Écrire, c’est redire bonjour au vent.

Le chagrin
J’écris des chansons pour exprimer ce chagrin fondamental d’être vivant, qui n’empêche pas une profonde joie de vivre. Le chagrin, ce sont ces vagues qui tapent sur les rochers en Bretagne. Je chante cette larme, je chante cette lame. Ma mère, bohème, était animée d’une mélancolie profonde. Mon père avait fait la guerre d’Algérie : en résultait une plaie vive. Cela ne nous empêchait pas de vivre intensément et de nous marrer beaucoup.

L’amour
J’écris des chansons d’amour, mais je ne suis pas un "séducteur" : je ne possède ni ce côté cynique ni ce côté collectionneur. Pour moi, l’amour reste la forme la plus aboutie de la révolte. Regardez Neruda, Aragon, Eluard : toujours en résistance ! La dernière pensée, la dernière lettre d’un condamné à mort, s’adresse souvent à la famille, aux camarades, à l’être aimé. L’amour s’impose comme ce dernier cri d’humanité, avant de pénétrer l’autre monde : oublier, se souvenir, pardonner. Colette disait : "aimer, c’est douter de tout. Etre aimé, c’est ne douter de rien". J’aime tous ces gens qui font ce pas de côté – par amour de leurs frères, de leur famille, de leur terre. Aimer, c’est aimer sa vie.

La séparation
Bien sûr que mon divorce avec Sarah imprègne ce disque. Quand on a passé 24 ans avec la même femme, on ne claque pas la porte violemment sur le passé. Se fâcher serait une erreur inacceptable : c’est la mort, une grosse bêtise. L’amour se déplace, il ne meurt pas. 

L’enfance
Mon fils, qui chante avec moi sur ce disque, c’est ma mémoire, autant que mon avenir. Si je suis capable d’accepter la mort, c’est parce que j’ai des enfants. Dans leurs poches, je laisse ces petites clés invisibles : l’acceptation de la transmission...

La poésie
J’ai été élevé au sein de la poésie. Les mouvements sociaux, l’histoire m’ont été expliqués par la poésie. La poésie c’est très féminin, voici pourquoi j’ai écrit la chanson Elle est beau comme Rimbaud. La poésie, c’est l’intemporalité des sentiments. "On transforme sa main en la mettant dans une autre", écrivait Eluard. Cette phrase résonne, éternelle. La poésie, c’est l’enfant de l’éphémère et de l’éternité.

La chanson
Quand je chante, je suis mieux que moi. Moi, en vrai, j’ai des douleurs au dos, aux dents, à la tête. Mais comme le héros à l’écran, immortel, le chanteur, c’est nous-mêmes, en version améliorée. J’ai intitulé le livre sur mon père L’homme qui ment ou le roman d’un enjoliveur : récit basé sur une histoire fausse. Il faut savoir brouiller les pistes, intégrer et sublimer le côté romanesque de sa vie, raconter les histoires de son point de vue. J’écris et chante pour les femmes qui trompent leurs maris, pour les inconsolables ; j’écris pour celles qui pleurent. J’écris pour les rivières de rimmel, le chagrin sur les épaules, ce châle des filles au teint pâle, celles qui attendent quelqu’un qui ne reviendra plus. Je suis chanteur pour dames, comme il existe des coiffeurs pour dames : pour celles qui écoutent de la poésie comme d’autres se refont une beauté. La chanson, c’est faire des câlins, c’est aimer les autres. La chanson, c’est de la poésie avec de la musique. Et qui chante ? Les oiseaux ! Chanter, c’est quitter le sol.

*L’homme qui ment, Fayard, 2015

Marc Lavoine Je reviens à toi (Barclay) 2018

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