Les Négresses Vertes se refondent autour de "Mlah"

Les Négresses Vertes. © Luc Manago

Une poignée de tubes intemporels et une identité musicale singulière, entre chanson parisienne et rock alternatif métissé, ont fait des Négresses Vertes un groupe à part sur la scène française. Pour fêter les trente ans de l’album Mlah qui a lancé sa carrière et compte quelques classiques, la joyeuse bande a repris du service après quinze ans de silence. Avec un succès qui se mesure à la liste des concerts prévus pour cette tournée, toujours plus longue ! Entretien avec Stéfane Mellino, membre fondateur du groupe.

RFI Musique : Pourquoi le groupe des Négresses Vertes avait-il cessé toute activité ?
Stéfane Mellino : Après l'album Acoustic Clubbing et quinze ans d'existence, on avait tous des envies de s'affranchir un peu, d'aller voir si l'herbe était plus verte ailleurs, ce qui est normal dans la vie d’un groupe. Début 2002, on s'était octroyé une pause qui devait durer deux ou trois ans. Malheureusement, celui qui devait siffler la fin de la récréation – notre manager Jacques Renault –  est décédé. Et les choses se sont délitées. J'ai vite compris que le groupe ne reprendrait pas. À cette époque-là, j'ai produit des albums, joué sur ceux des autres, et puis j'ai continué sous le nom de Mellino, avec Iza. Les autres ont fait pareil : le trompettiste qui voulait se lancer dans la musique de film a fait plusieurs BO, dont Paulette ; Paulo avait rejoint la troupe Zingaro depuis trois ans après avoir monté Rétif avec des anciens de Regg’lyss ; Mathieu avait fondé Tarace Boulba... On a tous continué dans la musique, mais évidemment pas avec l'exposition des Négresses Vertes.

Après avoir laissé les chansons des Négresses Vertes pendant une quinzaine d’années, avez-vous découvert ou redécouvert des choses sur elles, lorsque vous avez préparé ce retour ?
Avec le recul, tu as une autre lecture des paroles, de l'alchimie qu'il peut y avoir dans les morceaux. Retrouver la prose "no future" d'Helno (chanteur du groupe décédé à 29 ans en 1993, ndlr), à travers ces chansons qu'il a écrites pour la plupart, c'est un grand bonheur pour nous. Et un autre moteur solide, même si on ne s'est pas répandu en hommage et que l’on continue à souffrir de sa mort. Ses textes font encore caisse de résonance aujourd'hui. Il y a une forme de la nostalgie aussi...  Ce sont tous ces facteurs humains qui font que c'est un plaisir, pour nous comme pour ceux qui nous écoutent. On l’a compris tout de suite, la première fois qu'on est remonté sur scène, en démarrant par La Mer à boire, que tout le monde s’est mis à chanter avec nous, alors que ce n’était pas un tube !

Votre tournée compte bon nombre de concerts à l'étranger, et vous vous êtes toujours exporté hors de France. Comment y êtes-vous parvenus ?
C’était d'abord l'idée de notre producteur de l'époque, Peter Murray d'Off the Track. Quand on a fait le premier album des Négresses, le nombre de disques en précommande était ridicule : à peine 400 ! Peter connaissait à Londres un jeune DJ, William Orbit, dont il voyait le potentiel – on sait ce qu'il est devenu. Il lui a proposé de remixer le titre d'un groupe acoustique, ce qui ne s'était jamais fait encore, et ce remixe de Zobi la mouche nous a propulsés à Londres dans tous les clubs ! Dans la foulée, il nous a emmenés en tournée dans toute l'Angleterre. On a commencé, le premier mois, par les petits cafés et à la fin du deuxième mois, on jouait dans les plus grandes salles ! Les Anglais, à travers nous, voyaient quelque chose de très "frenchie", le côté parisien. C'était aussi une musique qui décoiffait bien les oreilles et dans laquelle on retrouvait cette forme de langage universel qu’est l'énergie, celle qu'on déploie dans les chansons. Il y avait aussi un côté moderne tout en allant chercher dans les racines. Ça a fait de nous une attraction, et les portes se sont ouvertes ensuite aux États-Unis ! 

Pour revenir à l’album Mlah, dont vous fêtez les trente ans, quel était l'état d'esprit du groupe à l’époque de son enregistrement ?
L'idée de base, comme on voulait jouer partout, c'était de le faire avec des instruments acoustiques. Ça nous permettait de nous produire dans la rue, de ne pas être tributaires de quelqu'un qui voudrait bien nous prendre en première partie d’un autre artiste. On s'imposait partout : on arrivait dans un café, on dépliait les tapis et on jouait. Il y avait un côté très punk. On sortait du mouvement alternatif : Bérurier noir, Les Ouvriers, les Maîtres, tous ces groupes qu'on avait formés. On est arrivé avec cette double énergie : un coté chanson à texte réaliste qui s'est affirmé sous la plume d'Helno, et de l'autre coté une fusion méditerranéo-parisienne-rock’n’roll, qui était en partie due aux influences différentes des membres du groupe.

À ce propos, il y a chez les Négresses Vertes des influences arabo-orientales que l’on n’entend dans aucun autre groupe issu de cette même scène alternative ? D’où viennent-elles ?
Ça vient pas mal de mon côté, de par mes origines, et parce qu’à l'époque, j'habitais le quartier parisien de Barbès. J'avais toutes les cassettes des grands noms du raï comme Khaled ou Mami, avant qu'ils soient connus. Le raï nous a influencés. Il y avait une forme de liberté chez ces artistes qui faisaient de la chanson orientale avec des instruments électriques. Ça sortait du folklore, ça le rendait "mainstream", mondial, parce que l'oreille du public est plus disposée à écouter une guitare électrique qu'un oud. Et du coup, cette influence-là s'est imposée. Jusqu'au titre du premier album, Mlah, pour dire "c'est bon", "ça va" en arabe. C'est aussi le polaroïd d'un certain Paris, celui de nos vingt ans, dans les années 80, un Paris beaucoup plus populaire que celui d’aujourd’hui.

Comment a pris forme la recette musicale des Négresses Vertes ? Quelle est, sur ce plan, la filiation avec les groupes auxquels vous apparteniez ?
Les différents groupes dans lesquels nous étions ne ressemblaient pas aux Négresses : c'était beaucoup plus radical, comme Les Maitres de Paulo et Gaby. Les Ouvriers, c'était un groupe punk ultime. Donc en termes de fusion musicale, il n’y a pas un groupe qui se serait défait et aurait donné les Négresses. Mais dans l'esprit, oui, il y a un lien direct : on est resté prêt à déballer notre vérité même si ce n'est que la nôtre, à avoir une urgence musicale, à évoluer en tant que groupe. Le gars en seconde ligne défend le beefsteak autant que toi, ce que tu ne peux pas demander à un musicien que tu emploies même si tu le paies bien quand tu te produis sous ton nom. Il y a un entrain, une émulation entre nous et ces groupes différents dont nous venions ont formé un creuset. On a ouvert notre champ musical en fusionnant entre nous.

Par quelle chanson a débuté l’histoire des Négresses vertes ?
La toute première, c'est Zobi la mouche. C'est carrément notre manifeste. À l'époque, durant l'été 1987, j'étais redescendu faire les filets de pêche au Grau-du-Roi chez mon père. Paulo et Gaby étaient justement dans le sud de la France, à Nîmes, avec la troupe Zingaro. Ils m’ont appelé pour me dire qu’ils montaient les Négresses et qu’Helno avait écrit une chanson. Ils sont venus et quand j’ai entendu le titre, j’ai dit que j’en étais. Je lui ai apporté ce côté rumba, parce que Paulo l'avait écrite comme un riff punk. C’était la guerre atomique ! Le métissage en interne en a fait ce qu’elle est devenue. 

Les Négresses Vertes Mlah (Virgin) 1988

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